Unanime, ce qui est rarissime, elle a vibré à l’unisson avec les peuples qui ont brisé leurs chaînes, et tout indique qu’elle soutiendra ceux qui s’apprêtent à les imiter.
A-t-elle senti l’opinion mondiale qui, passé le premier moment de surprise, a manifesté sa sympathie et apporté son soutien aux peuples en train de se soulever ? Ou bien est-ce la presse qui a sensibilisé les gens ?
Je crois qu’il y a eu interactivité.

Cela dit, il faut le rappeler : personne, absolument personne, n’a prévu que l’année 2011 et la décennie qu’elle inaugure commenceraient en fanfare par deux révolutions quasi simultanées, qui plus est belles, pacifiques et réussies.
Encore moins qu’elles seraient l’œuvre de la jeunesse et qu’elles auraient pour théâtre deux pays arabo-africains à l’histoire millénaire.

Les dirigeants politiques de stature internationale ont été, eux, à la traîne. À l’exception notable de ­Barack Obama – qui a su, lui, convaincre son administration d’accompagner le mouvement et même de l’encourager, allant jusqu’à pousser Hosni Moubarak vers l’hélicoptère de sortie –, les hommes et les femmes à la tête des grands pays, Français en tête, ont brillé par leur absence : des phrases convenues et prudentes après coup, montrant à qui sait entendre qu’ils ou elles se résignaient à prendre le train en marche.
La Chine, la Russie et même l’Afrique du Sud, le Brésil et l’Inde sont demeurés étrangement ­silencieux.
L’inénarrable et pathétique Berlusconi est resté fidèle jusqu’au bout à « son ami » Hosni ­Moubarak, rejoignant en cela son autre ami, Mouammar ­Kaddafi.
Encore plus à contre-courant de l’Histoire et formant le plus inattendu des attelages, le Premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahou, et le roi d’Arabie saoudite ont carrément constitué à eux deux un front du refus  : ils ont multiplié les appels téléphoniques à Barack Obama, qui a eu la force de ne pas céder à leurs demandes, le conjurant jusqu’au dernier jour de soutenir la prétention de Moubarak de se maintenir à son poste jusqu’en septembre prochain.

Plus intéressant encore est le cas des dirigeants de dictatures ou de quasi-dictatures. Ils sont pour la plupart, comme je l’ai déjà relevé, arabo-africains, et, selon les informations qui nous parviennent, rois ou présidents, ils se montrent très inquiets, même ceux dont les peuples ne donnent pour le moment aucun signe d’agitation.
Il est difficile pour qui n’est pas à leur place d’imaginer à quel point ils ont été secoués, les vendredis 14 janvier et 11 février, par ce qui est arrivé à Zine el-Abidine Ben Ali et à Hosni Moubarak : leur chute coup sur coup a eu sur leurs homologues l’effet d’un séisme.
Ceux d’entre eux qui étaient déjà au pouvoir en 1990 – il y en a – ou qui se souviennent de la fin du communisme et de la chute en série de ses chefs ont encore à l’esprit la fin tragique du couple Ceausescu, qui avait, en son temps, traumatisé leurs aînés, en particulier Joseph Désiré Mobutu.
Ce couple maléfique – lui se faisait appeler « le génie des Carpates » – a régné sur la Roumanie vingt-quatre ans durant. Il en a été le maître absolu jusqu’au 25 décembre 1989, quand une révolte que personne n’avait vu venir l’a déboulonné et mis en fuite.
Le couple a été traqué et capturé en quelques heures, jugé à la sauvette et exécuté sans délai.
Les images télévisées de cette fin sans gloire avaient alors fait le tour du monde.

Pourquoi ont-ils été secoués et sont-ils tous sur le qui-vive ? C’est qu’en régime de dictature ou de quasi-dictature, le bâillonnement de la presse, la mise au pas de la justice et l’omniprésence de la propagande d’État glorifiant à longueur de journée le pouvoir et son chef rendent impossible l’évaluation de leur degré d’impopularité.
Ce qui est arrivé en Tunisie en janvier et en Égypte ce mois-ci a révélé au monde – et, j’en suis sûr, aux intéressés eux-mêmes – une réalité qui était assez bien camouflée : qui, avant la chute de Ben Ali et de Moubarak, savait qu’eux-mêmes, leurs familles et leurs entourages avaient attiré sur eux autant de détestation ?

S’étant libérés de leurs dictateurs respectifs, par leurs propres moyens et sans aide extérieure, les Tunisiens et les Égyptiens vivent des jours de liesse et de fierté, même si, ici et là, affleure une angoisse diffuse de l’avenir.
Ils traversent une période d’inévitable et sympathique « désordre postrévolutionnaire ».
À mon sens, il ne faut ni craindre ses inconvénients, pour eux-mêmes et pour leurs partenaires, ni les dramatiser.
Cette période s’achèvera bientôt et nous les verrons, dès le mois prochain ou le suivant, engagés dans l’édification et la mise en place de la nouvelle Tunisie, de la nouvelle Égypte, objets de leurs rêves et de leurs révolutions.
Les uns et les autres ont clairement dit ce qu’ils voulaient : un pays différent de celui dans lequel ils se trouvaient enfermés, privés de libertés, de dignité, de justice.
Ils se sont prouvé et nous ont prouvé qu’ils étaient capables de relever la tête et d’abattre ­l’oppression.

Ce qui reste à faire est tout aussi difficile : définir le système de gouvernement et la société dans lesquels ils veulent vivre ; s’entendre entre eux pour les réaliser.
Il est de l’intérêt du reste du monde qu’ils réussissent, d’ici à la fin de cette année, à se doter de cet arsenal pacifique.
C’est en parvenant à instaurer chez eux une authentique démocratie qu’ils exporteront leur révolution et aideront les peuples qui ont admiré et envié leur soulèvement à les rejoindre.

Nul besoin d’un atlas pour voir qu’entre la Tunisie (vingt-trois ans de Ben Ali) et l’Égypte (trente ans de Moubarak) s’étend un vaste pays, peu peuplé, mais au riche sous-sol : la Libye. Depuis quarante-deux ans (!), ce malheureux pays végète sous la dictature de Kaddafi, de sa famille et de son clan.
J’espère pour les Libyens – sans trop y croire, je dois le dire – que la révolution s’infiltrera chez eux, des deux côtés, par simple et double osmose.
Si Kaddafi pouvait rejoindre Ben Ali et Moubarak, ses deux « amis », dont il a eu la franchise de regretter publiquement le départ, les Libyens auraient, enfin, un nouvel avenir.
Les Tunisiens et les Égyptiens seraient, eux, plus tranquilles.