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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 09:26

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Le raïs égyptien a fini par céder à la pression de la rue. L'armée, dont les intentions restent floues, prend les commandes du pays. L'onde de choc est en passe de secouer le monde arabe.

Et de deux! C’est ce qu’on s’est dit dans le monde entier, et en particulier dans le monde arabe, vendredi en fin d’après-midi, à l’annonce de la démission d’Hosni Moubarak, chassé de son fauteuil sous la pression de la rue. Le départ du raïs égyptien, qui a tenté jusqu’au bout de se ménager une "sortie digne" et de sauver les meubles de son régime, intervient vingt-huit jours après celui, plus précipité et très peu glorieux, du président tunisien Ben Ali. Si le raïs n’a pas fui son pays en catimini, il est parti sous un impressionnant concert de huées mêlées de cris de joie.

"L’Egypte ne sera plus jamais la même", a lancé le président américain Barack Obama, qui a appelé à l’instauration d’"une démocratie véritable" dans le pays. La chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton s’est félicitée qu’Hosni Moubarak ait "écouté la voix du peuple égyptien". Même réaction pour le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, tandis que le secrétaire général de la Ligue arabe, l’Egyptien Amr Moussa, saluait un "changement historique".

Signe de l’opprobre qui frappe désormais Moubarak, la Suisse a instantanément annoncé le gel des avoirs que pourraient détenir dans la Confédération l’ancien président et son entourage, afin d’"éviter tout risque de détournement de biens appartenant à l’Etat égyptien". "Félicitations à l’Egypte, le criminel a quitté le palais", a lancé sur Twitter Wael Ghoneim, cybermilitant devenu l’icône du soulèvement. Mohamed ElBaradei, figure la plus en vue de l’opposition, a lui aussi réagi via le site de microblogging: "L’Egypte d’aujourd’hui est une nation libre et fière", a-t-il résumé. Les Frères musulmans, tout en rendant hommage au "combat" des Egyptiens, ont salué "l’armée qui a tenu ses promesses".

Mais les tiendra-t-elle jusqu’au bout? Elle a assuré vendredi soir ne pas souhaiter se substituer à "la légitimité du peuple". Le ministre de la Défense, Mohamed Hussein Tantaoui, nouvel homme fort du pays en tant que chef du Conseil suprême des forces armées, s’est offert un bref bain de foule vendredi soir devant le palais présidentiel. Réputé rétif au changement, il incarne pourtant l’aile conservatrice d’une institution intimement liée au régime d’Hosni Moubarak, et que certains soupçonnent de vouloir préserver un système davantage que le réformer. Avant le départ du raïs, les manifestants n’étaient d’ailleurs pas loin d’exiger le départ d’un autre représentant de cette tendance, le vice-président Omar Souleiman. Certains seront-ils tentés de poursuivre le mouvement? La question ne se posait pas vraiment vendredi soir, tant l’heure était à la liesse.

"J’ai pleuré après le discours de Moubarak, c’était une telle déception"

L’Egypte s’était pourtant réveillée avec le moral dans les chaussettes. La veille au soir, la place Tahrir résonnait d’un immense cri de colère: le président Moubarak venait d’annoncer qu’il transférait ses pouvoirs au vice-président, alors que tout au long de la journée les déclarations du Premier ministre, du chef du parti au pouvoir, de l’armée et même de la CIA avaient très fortement laissé entendre que le raïs quitterait le pouvoir le soir même. Nermine, une activiste de 36 ans, présente vendredi matin sur la place Tahrir, avait une petite mine. "J’ai pleuré après le discours de Moubarak, j’étais effondrée, c’était une telle déception…" raconte-t-elle. Autour d’elle, des visages graves avaient remplacé l’ambiance joyeuse de la veille. Mais la détermination semblait aussi plus forte que jamais: une foule particulièrement compacte affluait sur la place Tahrir. Lors de la grande prière de midi, les fidèles couvraient chaque centimètre de la place, certains ne pouvant même pas se prosterner tant les rangs étaient serrés.

Lorsque les drapeaux se sont élevés au-dessus de la foule, les manifestants ont entonné avec force: "Irhal! Irhal!" (dégage! dégage!). A la tribune, les orateurs se sont succédé, haranguant la foule. "Moubarak veut tester notre patience. Il essaie de nous provoquer, pour qu’il y ait des violences. Mais ça ne marchera pas, nous resterons là, tranquillement, autant de temps qu’il le faut", jurait Ibrahim, un employé de banque de 38 ans, venu manifester pour le douzième jour consécutif avec sa femme Mariam.

Deux heures plus tard, on annonçait que Moubarak avait quitté Le Caire. "Il est parti? Où ça? en Allemagne? à Dubaï?" L’excitation commence à monter parmi les manifestants qui campent devant l’Assemblée du Peuple depuis trois jours. Mais prudence: personne n’a envie de revivre la douche froide de la veille. "De toute façon, il ne s’agit pas seulement d’une personne, c’est tout un système qu’on veut changer", rappelle Nour, une étudiante de 24 ans, la tête couverte d’un voile bleu et noir, avant de reprendre avec la foule l’un des slogans emblématiques du soulèvement: "Illégitime! Illégitime!" crié à l’attention du régime.

En milieu d’après-midi, le Parti national démocratique (PND), le parti au pouvoir, confirme que Moubarak a quitté Le Caire. Mais le président n’a pas quitté le pays, il s’est simplement envolé pour la station balnéaire de Charm El Cheikh. Chacun essaie de comprendre le sens de ce "voyage" soudain. Puis Hossam Badrawi, le nouveau chef du PND, annonce qu’il démissionne. Dans la foulée, les médias officiels font savoir que la présidence de la République va bientôt faire une annonce importante. Nouvelle attente, sans trop d’espoirs, après l’immense déception de la veille.

Un peu après 17 heures, Omar Souleiman apparaît sur les écrans de télévision. Son allocution est très brève. "Au nom de Dieu le miséricordieux, citoyens, dans les circonstances très difficiles que traverse l’Egypte, le président Hosni Moubarak a décidé de quitter son poste de président de la République et a chargé le Conseil suprême des forces armées d’administrer les affaires du pays", déclare le vice-président d’un seul souffle. Cris de plaisir, concerts de Klaxons et youyous envahissent les rues du Caire. Sur la place Tahrir, Mohamed, 20 ans, affiche un immense sourire et des yeux pleins de larmes: "C’est une nouvelle vie qui commence aujourd’hui", assure-t-il.

Pierre-Laurent Mazars (avec Nina Hubinet au Caire) - Le Journal du Dimanche

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