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2 août 2012 4 02 /08 /août /2012 10:01

Israël sur le qui-vive face au nouveau monde arabe


Martine Gozlan - Marianne


Quels peuvent être les choix d’Israël au cœur des révolutions chez ses voisins ? Entre l’Egypte, la Syrie, la Jordanie et le Liban du Hezbollah, l’Etat hébreu, qui a proposé son aide humanitaire aux insurgés syriens, est sur le qui-vive.


(Le président russe,Vladimir Poutine, s'est rendu en Israël pour une visite de deux jours, fin juin. L'agenda officiel était marqué par une entrevue avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, sur les dossiers syriens et iranien - DEBBIE HILL/AP/SIPA)
(Le président russe,Vladimir Poutine, s'est rendu en Israël pour une visite de deux jours, fin juin. L'agenda officiel était marqué par une entrevue avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, sur les dossiers syriens et iranien - DEBBIE HILL/AP/SIPA)
Mohammed Morsi, le nouveau président égyptien islamiste, a-t-il ou non envoyé une lettre au président israélien, Shimon Peres, où il se «réjouissait à l’idée de déployer les meilleurs efforts pour remettre le processus de paix sur les bons rails afin de contribuer à la stabilité et au développement des peuples de la région, y compris le peuple israélien» ?

L’Egypte soutient que la missive n’est qu’un canular. Israël, qui a publié immédiatement le message, affirme qu’il a été remis, selon le protocole diplomatique, par l’ambassadeur égyptien lui-même au cabinet de Shimon Peres. Au moment où le secrétaire d’état américain à la Défense, Leon Panetta, est en tournée au Proche-Orient, cet épisode épistolaire, avec le soulagement puis la déception qui l’ont suivi du côté de Jérusalem, rappelle l’étrange situation d’Israël au cœur d’un monde arabe qui a connu en dix-huit mois autant de bouleversements qu’en deux siècles. 
Bon an, mal an, de paix froide à l’égyptienne en paix tiède à la jordanienne, de statu quo syrien en guerre au Hezbollah libanais, l’Etat hébreu s’était en effet habitué, comme le monde entier, à une image figée de ses voisins arabes. Les ennemis étaient clairement définis. Quant aux amis, Israël n’en comptait aucun qui ait pu convaincre l’opinion arabe de le suivre dans une région que Shimon Peres, au lendemain des accords de Washington en 1993, rêvait pourtant de transformer en marché économique moyen-oriental.

assassinat du dernier espoir

Néanmoins, les deux traités de paix, signés avec l’Egypte et la Jordanie, excluaient toute perspective belliqueuse du côté du Sinaï et de l’autre côté du Jourdain. Au Liban, les ravages de la guerre de 2006 avaient à la fois dynamisé le Hezbollah sur la scène politique intérieure tout en le contraignant à réfréner ses ardeurs guerrières s’il voulait régner dans un Beyrouth avide de paix. Malgré le réarmement constant de la milice de Hassan Nasrallah, la frontière avec le pays du Cèdre ne comportait donc plus de risque immédiat. Quant à la Syrie, la ligne de cessez le feu était d’un calme total depuis 30 ans.

Périodiquement, du reste, l’éventualité d’une reprise en coulisses des négociations sur le plateau du Golan annexé par Israël refaisait surface. A Damas, des « think-tank » très proches du Walid Al-Moallem, le ministre syrien des affaires étrangères, avaient même tissé des liens réguliers avec les diplomates israéliens. Nous avions pu en rencontrer les protagonistes dans la capitale syrienne en juillet 2007. Très hostiles au choix iranien de Bachar el Assad, ces personnalités syriennes — économistes et politologues —  étaient convaincues que la restitution du plateau du Golan constituait la clé de la paix au Moyen-Orient. Ehud Barak, l’actuel ministre israélien de la Défense, répétait la même chose depuis 1997. Cependant, rien de tangible ni d’officiel ne sortait des palabres organisées dans des pays neutres par ces Syriens et ces Israéliens pragmatiques. 

Les révolutions arabes ont bouleversé ce statu quo mouvant et mystérieux qui confortait l’inaptitude d’Israël à imaginer des lendemains concrets et solides. L’Etat juif s’est en effet habitué à ne plus rien imaginer à long terme. Le dernier rêve de construction régionale — qui s’appuyait sur le règlement du conflit avec les Palestiniens et la perspective de les voir dotés d’un Etat — s’est fracassé il y a 17 ans, le 4 novembre 1995, place des Rois d’Israël à Tel-Aviv, quand le général Itzhak Rabin, signataire des accords avec Yasser Arafat, s’est écroulé, frappé à mort par les balles de Yigal Amir, jeune juif fanatisé par l’extrême-droite qui refusait le principe de «la terre contre la paix». Ce fut, pour les pacifistes israéliens, l’assassinat de leur dernier espoir

la frontière du Sinaï s’embrase

Depuis, d’attentat en Mur de séparation, de retrait de Gaza en guerre au Hamas, de défaite du parti travailliste en victoire du Likoud de Benjamin Netanyahu, Israël semble avoir abandonné le temps long de la diplomatie — même son diplomate en chef, Avigdor Lieberman, ministre des affaires étrangères, s’en méfie — pour le temps court de la stratégie militaire. La menace iranienne lui offrait d’ailleurs le plus solide des alibis. Le premier ministre agite  toujours aujourd’hui — gesticulation ou conviction ? — l’option d’une attaque préventive des sites iraniens alors même que l’Etat major israélien comme les services de renseignements sont profondément divisés sur cette question dramatique. 

En prime, désormais, les dangers se réveillent là où l’Etat hébreu ne les attendait pas. Le choix islamiste de la puissante Egypte peut-il remettre en cause le traité de paix signé naguère par  Menahem Begin et Anouar el Sadate, ce dernier assassiné par un fanatique qui ne lui pardonnait pas son audace ? En septembre 2011, l’attaque de l’ambassade d’Israël  par une foule déchaînée avait failli coûter la vie à plusieurs Israéliens. La révolution égyptienne, plutôt que de se concentrer sur les métamorphoses inouïes que déclenchait le réveil du peuple, se laissait déborder ce jour-là par cet ersatz habituel des vieilles colères arabes : la haine d’Israël. Une haine totalement gratuite pour ce qui est de l’Egypte. C’est grâce à l’accord de paix qui garantit sa stabilité et celle d’Israël que la grande puissance des bords du Nil reçoit l’aide militaire et civile américaine. C’est aussi ce contexte apaisé qui lui permet de bénéficier d’une zone économique dans laquelle elle peut exporter vers les Etats-Unis sans payer de taxes. Alors que le chômage ravage le pays, une remise en cause de ces avantages serait suicidaire de la part des nouvelles autorités égyptiennes. 

L’ambassade d’Israël au Caire est fermée pour raisons évidentes de sécurité mais l’équipe diplomatique est toujours là. Non pas clandestine — il n’y a pas de rupture des relations — mais contrainte de travailler de façon «discrète», loin du siège et des services nécessaires au fonctionnement normal d’une ambassade. «Les pourparlers continuent pour que les choses reviennent à la normale», lâchent avec fatalisme leurs collègues diplomates. En attendant, la frontière du Sinaï s’embrase. Un attentat a fait trois victimes israéliennes en août 2011. Plusieurs autres tentatives ont été déjouées. Avec une armée égyptienne qui contrôle de moins en moins les lignes du désert, Israël redoute que le Sinaï ne devienne une nouvelle base d’Al Qaida. Depuis le début de la révolution, on ne compte plus les attaques contre le gazoduc égyptien qui traverse les sables pour alimenter en gaz l’Etat hébreu et le royaume jordanien.

Paradoxe oriental

Ah, la Jordanie... Miroir d’une paix moins glaciale, Amman était le dernier refuge des projets communs. Mais, là encore, le traité ne reflétait pas les émotions du peuple. Palestinienne à 70%, la Jordanie, malgré sa reine Rania, sans voile, séduisante et bling-bling, est islamiste en profondeur. Elle a fourni à l’Irak en guerre un joli lot de djihadistes en 2004, dont le fameux Al Zarkaoui, chef d’Al Qaida sur les bords de l’Euphrate, tué par les Américains. Les révolutions arabes ont fortifié les partis islamistes jordaniens. Des manifestations surgissent régulièrement à Amman et dans les grandes villes de province, vite dispersées par la police du régime. Mais comment affirmer aujourd’hui qu’un régime arabe peut s’appuyer sur son arsenal répressif pour durer ?

Les islamistes jordaniens, comme ailleurs, ne veulent plus entendre parler du traité de paix avec Israël. Là encore, Jérusalem ne peut qu’attendre et voir. Seulement, les Frères musulmans, dans leur irrésistible ascension maghrébine et moyen-orientale, sont liés au Qatar et à l’Arabie Saoudite. Or le plan saoudien de règlement du conflit israélo-palestinien — dit plan Abdallah — constitue toujours une des options de discussion sur la scène internationale. Face à l’Iran chiite, l’Arabie sunnite, alliée des Etats-Unis, ne peut pas soutenir, quelle que soit l’hystérie de ses prédicateurs religieux, des choix guerriers contre les sionistes... Paradoxe oriental, comme tu tiens bien ta diplomatie !
 
Sur le front syrien, c’est cette confusion qui tétanise  Israël. D’un côté, le tyran Assad, soutenu par l’ennemi existentiel des juifs, l’Iran. De l’autre, l’Armée syrienne libre, dont le principal objectif, pour l’heure, est d’en finir avec le dictateur et d’installer un régime de transition démocratique. Seulement, l’insurrection compte une minorité de supporters d’Al Qaida : des djihadistes se sont emparés de l’un des postes-frontières avec la Turquie, Bab el Hawa. Si ceux-là venaient à jouer un rôle dans la Syrie future, ce ne seraient pas vraiment des partisans de la paix avec Israël.

intimité tragique

Par ailleurs, la Turquie d’Erdogan, alliée décisive des révolutionnaires syriens, ne porte pas les Israéliens dans son cœur.  Oui mais... le principal pourvoyeur d’armes aux insurgés, c’est toujours l’Arabie Saoudite. L’un de ses émissaires, Nofal Dawalibi, homme d’affaire syrien installé à Djeddah,  et par ailleurs fils d’un ancien premier ministre syrien de l’ère pré-Assad, nous affirmait en avril 2012 : «La Syrie démocratique aura à cœur de faire la paix avec Israël». Nofal Dawalibi tentait alors de créer la énième version d’un gouvernement syrien de transition en exil. Il se disait appuyé par les hauts responsables de l’Armée syrienne libre. Mais au terme de la tragédie syrienne, qui l’emportera ?

Des hauteurs du Golan tenues par Israël, on peut voir jusqu’à Damas. La capitale syrienne n’est qu’à quarante kilomètres. Bien plus près dans le ciel pur du Moyen-Orient. Ainsi, le 18 juillet, on distinguait les fumées noires qui s’élevaient dans le lointain, signe de l’attentat qui venait de frapper le siège de la sécurité syrienne. C’est dire l’intimité tragique qu’Israël entretient avec son voisinage en guerre civile. 

Depuis plusieurs mois, l’Etat hébreu a proposé son aide humanitaire à l’Armée syrienne libre : un geste politique symbolique. Le commandement de l’insurrection a refusé. «Nous ne sommes évidemment pas au centre de cette Histoire nouvelle mais nous risquons d’y être engagés, résume un responsable israélien, et nous redoutons deux choses :  d’abord les armes chimiques syriennes qui peuvent tomber aux mains du Hezbollah ou d’Al Qaida, ensuite l’afflux des réfugiés aux frontières comme c’est le cas des Druzes qui sont arrivés en masse sur le Golan. Et, la semaine passée, on a vu les forces d’Assad rentrer dans les zones démilitarisées du plateau pour tirer à coup de mortier sur les insurgés !» Du coup, Tsahal a annulé les permissions de toutes les unités postées à la frontière israélo-syriennes. Israël est sur le qui-vive. Un vieux réflexe. Révolutions ou pas.

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