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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 10:25

Internet, terrain de rêve pour petits et grands menteurs

owni

Il doit certainement exister dans toutes les communautés en ligne un contrat implicite. Celui qui implique que pour recevoir de l’attention des autres, il faut donner en échange un peu de soi. Comme par exemple cette jeune fille qui partage avec tous les membres du forum Cheval Annonce une photo de son cheval. Ou cet homme qui parle fièrement de sa voiture sur Caradisiac.

Mais que se passe-t-il lorsque le véritable propriétaire du cheval signale que la bête en photo est la sienne et n’appartient pas à la jeune fille en question ? Lorsque l’on se rend compte que la voiture n’est qu’une photo prise sur un magazine ? “Le forum ressemble beaucoup à des espaces de rêve, explique Yann Leroux, psychologue s’intéressant aux mondes numériques. Ils permettent de se présenter différemment et facilitent l’imagination.” C’est donc assez naturellement qu’on peut être tenté de raconter sa vie telle qu’on la voudrait plutôt que la vie telle qu’on la vit. “Une vie par procuration.

Pour certains ce ne sont que des petits mensonges, pour d’autres ça devient vite une escalade. La seule manière de s’en sortir est de mentir un peu plus. Si on fouille un peu, on se rend compte que la jeune fille passionnée de chevaux ne fait pas que voler les photos, elle vole aussi le nom d’une association qui guérit les chevaux et invente au passage un nom, une vie et des défauts à ce cheval.

Une économie de la confiance

Et même si, comme on peut le lire sur un forum “sur Internet, c’est si facile de dire n’importe quoi!“, la personne qui a envie de raconter des histoires trouvera toujours une manière de le faire. Internet ne doit être vu que comme un outil. Peut-être est-il plus simple de s’inventer derrière l’écran. Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, estime que “beaucoup de gens font ce genre de choses mais qu’on n’en parle plus vraiment. Non pas que ça n’existe pas !“ Surtout que les forums, Twitter et toutes les autres communautés reposent sur une économie de la confiance où l’existence réelle n’est pas un paramètre important.

Le plus important au départ étant d’avoir une crédibilité. Sur Twitter, par exemple, on peut améliorer sa bio, s’inventer un métier qui justifie qu’on soit tous les jours sur le réseau, trouver des moyens de grappiller quelques centaines de followers, inventer des vacances. Tout est pour paraître encore plus crédible. Et tant qu’un nombre important de membres soutient la personne, tant que des gens seront prêts à la défendre contre ceux qui osent soulever les contradictions, son existence sera une vérité.

En se basant sur des communautés partageant les mêmes valeurs et les mêmes passions, l’histoire qu’invente la personne prend facilement. Elle touche chaque membre dans ce qu’il aime et permet de créer une vérité dans l’esprit des lecteurs. Internet amène aussi un amas gigantesque de ressources à disposition de l’évolution des mensonges. De plus, en respectant les codes attribués au récit de l’intime que sont les profils Facebook, les blogs ou les comptes sur les forums, la première réaction n’est pas de douter, mais d’écouter.

Est-il possible que Kaycee n’ait pas existé ?

Kaycee Nicole [en] était une jeune fille du Kansas. Elle raconte sur son site personnel, Living Colors, ses déboires de santé. Ils sont plutôt nombreux. Le principal est une leucémie dont elle finira par mourir le 16 mai 2001. Elle racontait ses peines, ses joies. Des milliers de gens suivaient les phases de sa maladie. Kaycee était apparue sur de nombreux sites jusqu’à ce qu’un auteur vivant à Hong-Kong lui propose de raconter sa maladie sur un espace qu’il lui installerait. L’auteur et la jeune malade discutent presque tous les jours, principalement par messagerie instantanée. Le weblog, comme on disait à l’époque, dure pendant deux ans, l’auteur postant régulièrement les textes, poèmes et illustrations proposés par la jeune fille.

Capture d'écran du weblog de Kaycee.

Le jour de sa mort, les internautes qui l’ont suivie souhaitent envoyer des messages de soutien, des fleurs. La mère adoptive de Kaycee, qui postait également de temps en temps, leur dit que Kaycee aurait préféré que tout soit envoyé à d’autres gens, en son nom. Et qu’elle ne ferait pas de Fondation non plus. En fait, Kaycee, après deux ans de lien et d’exposition quotidiens avec ses lecteurs, souhaitait avoir un repos éternel dans l’anonymat le plus complet. Ce profil bas, une crémation brusque deux jours après le décès et quelques autres détails commencent à soulever des inquiétudes. AcidRabbit pose enfin la question le 18 mai sur le forum MetaFilter [en]. “Est-il possible que Kaycee n’ait pas existé ?

Sur le fil de discussion, les différents enquêteurs se renomment les Scooby-Doos et découvrent qu’effectivement Kaycee n’existe pas et qu’elle n’est qu’une invention de Debbie Swenson, la “mère adoptive”. Son but n’était pas de blesser quiconque assure-t-elle. Elle voulait simplement raconter une histoire “positive” et s’était laissée emmener par son propre récit. La police locale et le FBI, mis au courant par des lecteurs en colère et déçus ont déterminé qu’il n’y avait pas lieu de condamner l’affabulatrice.

Münchausen par Internet

Ce cas n’est pas le seul et il est qualifié par des spécialistes états-uniens de syndrome de Münchausen par Internet [en] — le syndrome de Münchausen consiste à feindre des maladies pour obtenir l’attention du personnel médical —. Selon Yann Leroux, “ce qui apparaît comme un mensonge est plutôt une réappropriation. À travers ces histoires, il y a une tentative d’élucidation. La personne s’invente des maladies ou invente des proches malades pour faire passer des processus qui seraient normalement traités par son inconscient à travers le psychisme des autres.” Ce n’est pas un problème tant que ça reste sur Internet, que ce ne sont que des mots.

Mais parfois l’histoire peut déborder. C’est le cas récent d’une jeune fille. Appelons-là Héloïse. Trouvant un soutien important parmi la blogosphère française, Héloïse a décidé d’en profiter un peu. Elle raconte sa maladie, prend des photos, rencontre ses lecteurs et s’invente une sœur. Elle déclare un jour ne plus avoir un remboursement complet de la Sécurité Sociale, demandant implicitement des soutiens. Elle relaie les propositions de ses lecteurs qui courent pour elle. Elle est accueillie par ses amis à Paris. Elle reçoit des fournitures médicales, des peluches.

Mais les mensonges ne peuvent tenir très longtemps sans faille. Et dès lors qu’on cherche un peu, on peut remonter tous les fils. L’histoire de cette jeune fille est donc démontée petit à petit après quelques années d’escroquerie. Mise face à ses contradictions, elle déclare : “Comment veux-tu que je recommence ? Je suis trop connue sur les blogs de malades.

Sur LiveJournal, une plate-forme de blogs et forums, il existe une équipe de 6.000 personnes, fake_lj_deaths [en], qui s’est créée pour enquêter sur les nombreuses morts ayant lieu dans la communauté. La modératrice déclarait que [en] selon elle, seulement 10% des morts étaient réelles. Un des cas les plus frappant fut celui d’une jeune Londonienne de 18 ans, nommée limeybean, qui racontait sa tuberculose sur des forums de fans d’Harry Potter jusqu’à se faire mourir. Un étudiant en médecine un peu dubitatif a fait des comparaisons entre l’évolution normale de la maladie et l’histoire de limeybean pour décrire sur son blog en détail comment la jeune fille avait tout inventé.

La rumeur de ce mensonge grossissant, limeybean est revenue pour avouer son erreur.

L’histoire s’est un peu emballée et le seul moyen de m’en sortir était la mort. Lorsque j’ai réalisé l’effet qu’avait mon courage face à la maladie sur les gens, je l’ai utilisé pour tenter de remonter le moral des emos de LiveJournal et leur faire comprendre que leur vie n’était pas si triste. Le mensonge valait le coup, n’est-ce pas ? Quelle est la gravité d’un mensonge s’il peut aider ?

Après tout, le forum est avant tout un endroit où on va trouver des réponses à ses propres questions à travers les expériences des autres. “Le mensonge a fait les chamanes“, conclut Yann Leroux, signalant par cette phrase que les gens sont souvent contents de se nourrir des affabulations. Après tout, personne n’est obligé de croire tout le monde sur parole.

Photos CC Flickr par Tayrawr Fortune et à partir de neniza

Image de une Cc Flickr Gabriela Camerotti

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