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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 09:40

Internet et l’Egypte: qui contrôle qui?

En écoutant ce matin (ndlr : 4 février) Thierry Garcin aux Enjeux internationaux sur France Culture parler avec son invité d’Internet comme «d’un instrument de puissance géopolitique» et du besoin de sa maîtrise par les puissances internationales, ça a titillé mon oreille au moment même où je lisais Christian Rioux dans le Devoir écrire sur les déboires de l’Égypte en minimisant, inversement, l’impact d’Internet. Je me suis dit que mon « multitasking » matinal sur les « médias trads » n’était pas si improductif finalement.

À la radio, on y disait que “le contrôle d’internet est aussi important que les guerres commerciales et coloniales du 19e siècle” (dixit l’invité, Laurent Bloch, directeur des Systèmes d’information de Paris-Dauphine).

Certains Etats trouvent ça insupportable, mais n’y peuvent rien (il cite une Europe impuissante devant les Américains qui fabriquent à la fois les logiciels et les matériels qui font marcher Internet). D’autres aussi trouvent ça insupportable, mais interviennent pour changer la situation (il cite la Chine qui s’est coupée carrément d’Internet avec un système parallèle de noms de domaines, un “annuaire” d’adresses internet «sinisé»).

La rivalité, maintenant au grand jour, entre la Chine et les États-Unis dans ce domaine, a été ensuite le sujet du reste de l’interview radiophonique (disponible en baladodiffusion pendant quelque temps, ici). Les attaques, organisées, secrètes ou mafieuses, ne sont pas différentes des actes de pirateries en haute mer sur les voies de communication au temps où l’Empire britannique contrôlait les océans.

Puissance à double tranchant

Internet est bel et bien une arme stratégique, et commerciale.  Récemment on en voit les traces notamment avec WikiLeaks et la révolution verte en Iran qui ont consacré Twitter comme arme politique de Washington. (Lire mes billets Ligne de démarcation pour comprendre l’assaut étatique contre WikiLeaks et Twitter entre dans l’armement stratégique américain, pour les implications politiques dans les médias sociaux).

Que l’Égypte ait coupé Internet il y a quelques jours pour contrecarrer les manifestations en cours démontre probablement la puissance, à double tranchant, d’Internet. Dans ce cas-ci, il s’agit d’une « affaire intérieure » et touche principalement la communication et le transfert d’information.

Est-ce que je me trompe, mais n’est-ce pas là la première fois de l’histoire qu’un gouvernement «débranche son peuple» ?

En ouvrant le journal ce matin (ndlr : 4 février), on peut être surpris (?) de lire de la plume de Christian Rioux, dans sa colonne au Devoir :

S’il fallait en croire certains, sans Facebook et Twitter, il n’y aurait jamais eu de soulèvement en Tunisie et en Égypte. En a-t-on assez lu de ces reportages jovialistes décrivant une jeunesse arabe mondialisée qui passerait ses longues journées à gazouiller sur ces nouveaux médias prétendument «sociaux»?

Non pas que les médias socionumériques soit au coeur de la révolution (à ce que je sache, il y a de vraies matraques qui cabossent des vraies têtes), mais, avec les autres canaux plus traditionnels, ces nouveaux médias participent à propager le «mème» de la révolution sur les terreaux fertiles.

Quand un média socionumérique peut transmettre un «mème» révolutionnaire, c’est qu’il y a une ligne de fracture déjà existante pour s’y infiltrer. Le filtrage social permet à petite dose de confirmer un sentiment que l’on a et que l’on ne pensait pas partager. Une vidéo, des écrits, un podcast, diffusent des visions du monde non filtrées (avec tout ce que cela peut aussi comporter comme risque), des contenus souvent alternatifs aux visions «officielles», ou, du moins, «dominantes» dans les canaux traditionnels. En général, ces messages proviennent de gens de confiance : des proches dans son réseau social.

Réseaux sociaux médiateurs

Le journaliste s’étonne: «C’est à se demander comment, malgré le black-out qui s’est abattu sur Internet pendant cinq jours, deux millions d’Égyptiens ont quand même trouvé le moyen de se donner rendez-vous sur la place Tahrir cette semaine», histoire de bien remettre à sa place Internet, comme il aime le faire régulièrement (lire mes billets sur ses épidémies blogueuses).

Mais voilà, c’est qu’on ne peut pas facilement éteindre internet: des solutions de contournement variées ont été mises en place (via ZDNet.fr). Mais si on voit plutôt Internet et les réseaux sociaux comme une étincelle qui met le feu aux poudres (comme je le pense), cette même étincelle ne peut plus grand-chose une fois l’incendie allumée.

Comme je l’écrivais cette semaine “Tunisie, Égypte, Algérie, Yémen, Jordanie, tout s’embrase, via les technologies de l’information. Télé, radio, internet”. Mais ce qui y circule c’est l’information. Or ce sont les hommes qui font la révolution dans la rue. Les réseaux sociaux sont comme un déclencheur (ou un «médiateur»). Les racines de toutes révolutions doivent être ancrées plus loin dans la chaire de la vie que sur le simple fait d’une émotion épidermique d’un acte de communication.

Vers le dépassement des nations ?

Il y a tout de même le besoin du pouvoir en place d’envoyer ces casseurs mater du jeune révolutionnaire dans la rue pour les disperser et même attaquer et effrayer les journalistes jusque dans leur voiture pour qu’ils ne soient plus témoins. Resteront probablement les réseaux sociaux pour garder un tant soit peu le contact avec l’extérieur, probablement pendant un certain temps. Et probablement ensuite noyés par de la contre-information et l’indifférence.

S’il faut rassurer M. Rioux, Internet ne fera pas la révolution à la place des gens (il a raison). Mais il est bon de souligner qu’un nouvel outil s’est rajouté dans les mains des peuples et ce qu’ils peuvent en faire pourrait potentiellement dépasser même les nations, pour reprendre le thème de mon billet récent. (D’ici là, cet outil nouveau peut servir de coordination décentralisée pour les manifestants…)

Tiens, en parlant de «dépassement des nations», l’invité de Thierry Garcin a écrit en janvier dernier

L’Internet [est] en rupture radicale avec la structure nationale moderne. Précisément parce qu’il est non pas une médiation entre la Nation et le citoyen, une gêne, mais quelque chose qui s’extrait complètement de la Nation pour renvoyer à autre chose que la Nation.

 

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