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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 08:48

Frères musulmans: ces questions qui agitent l’Occident

OWNI

Depuis le début des manifestations qui ont abouti au départ d’Hosni Moubarak, l’attention des médias occidentaux s’est portée sur les Frères musulmans (jamiat al-Ikhwan al-muslimin). Aujourd’hui plus que jamais, des inquiétudes se font entendre quant à un éventuel « danger islamiste » en Égypte.

La rédaction d’OWNI s’est penchée sur la question afin de mieux comprendre ce mouvement protéiforme en répondant à six questions:

Les Frères musulmans sont-ils diabolisés par les médias occidentaux?

Le 1er février dernier, Fox News mettait en lumière les liens entre plusieurs membres des Frères musulmans et Al Qaida afin de justifier l’appellation de “parrain d’Al Qaida” pour désigner la confrérie.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ces allégations sont trompeuses. En effet, s’il est certain que des figures importantes des Frères musulmans telles que Ayman Al-Zawahiri se sont tournées vers Al Qaida, elles n’en approuvent pas pour autant les positions de la confrérie et n’en sont d’ailleurs souvent plus membres.

On trouve également un certain nombre d’erreurs factuelles dans les médias français. Dans un reportage de Arte titré “Les Frères musulmans en embuscade”, on nous apprend par exemple que les Frères musulmans auraient 88 députés, en omettant totalement de mentionner la déroute des dernières élections législatives. Rue89, de son coté, présente la confrérie comme une organisation violente dès l’origine, ce qui est historiquement faux.

Dans un autre registre, l’émission Mots croisés du 7 février est un exemple frappant de la manière dont les médias français tendent à exagérer les craintes vis à vis de la “menace islamiste” en Égypte. Dans cette émission peu réputée pour son populisme, l’animateur Yves Calvi aura pourtant réussi à diffuser une bonne dose d’inquiétudes par ses (très) insistantes questions sur la menace que constituerait les Frères musulmans. Cette obsession est d’ailleurs tellement flagrante que Arrêt Sur Images a pris la peine d’en faire une compilation vidéo qui vaut bien le détour – et nous évitera de longs discours :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Les prises de position d’un certain nombre d’intellectuels médiatiques français  à l’égard de la révolution égyptienne peuvent également paraitre surprenantes. Dans une tribune virulente, le géopolitologue français Pascal Boniface dénonce successivement Alexandre Adler, Bernard Henri Levy et Alain Finkielkraut:

Curieusement nos trois vedettes médiatiques  s’inquiètent fortement de l’arrivée au pouvoir d’un mouvement intégriste religieux n’ont jamais rien dit contre le fait qu’en Israël un parti de cette nature soit membre depuis longtemps de la coalition gouvernementale. Le parti Shass un parti extrémiste religieux (et raciste) est au pouvoir en Israël avec un autre parti d’extrême droite celui-ci laïc et tout aussi raciste, Israel Beiteinu. (…) Les masques tombent. Nos trois intellectuels dénoncent un éventuel extrémisme en Egypte mais soutiennent celui au pouvoir en Israël.

Lorsque l’on s’intéresse d’un peu plus près au mouvement des Frères musulmans, on a l’impression d’un décalage entre l’image reflétée par les médias et la réalité des discours et de l’histoire du mouvement. Plutôt qu’une organisation extrémiste – à la limite du terrorisme – à laquelle on pensait naïvement avoir à faire au premier abord, on découvre petit à petit l’histoire beaucoup plus contrastée du mouvement. Ce sentiment se confirme d’ailleurs en discutant avec des égyptiens (lire sur OWNI le témoignage d’une française au Caire sur le sujet).

D’où viennent les Frères musulmans?

Le mouvement des Frères musulmans apparaît en 1928 dans Égypte coloniale. Son fondateur, Hassan Al-Banna entend symboliser une modernité islamique, mélange de références coraniques et de discours anti-coloniaux qui concurrencerait les idéologies européennes. L’idéal de justice sociale se mêle au ressentiment envers les Anglais qui confine parfois à la xénophobie. Une idée maintient le jeune groupe, alors très disparate : la société égyptienne s’est pervertie dans l’occidentalisation, il faut la ramener sur le droit chemin, islamique.

En lutte, parfois violente, contre le régime, les Frères musulmans sont réprimés. Al-Banna ne survit pas au mouvement qu’il a créé. Il est assassiné en 1949, soit trois ans avant la chute de la monarchie. Allié au leader nationaliste Gamal Abdel Nasser, les Frères musulmans participent à l’abdication du roi Farouk en 1952 et à l’établissement d’une république. Mais leur participation au nouveau régime est courte. L’entente de circonstance ne résiste pas aux dissensions fondamentales entre le projet nationaliste nassérien et le projet islamiste des Ikhwan (“frères” en arabe). La tentative d’assassinat de Nasser, attribuée à la Confrérie, signe la fin, brutale, de l’alliance. En 1954, le mouvement est dissou et interdit. Les membres qui ne sont pas arrêtés choisissent l’exil.

Qutb l’idéologue

C’est à partir de là que Sayyid Qutb, deuxième et sulfureux idéologue du mouvement, gagne en audience. Plus radical qu’Al-Banna, il prône une rupture complète avec le système politique en place. Al-Qaida se réclame d’ailleurs aujourd’hui des idées de Qutb, quitte à en modifier le contenu, alors que du coté des Frères musulmans, il ne fait pas l’unanimité. Le débat se poursuit même après son exécution par le pouvoir nassérien en 1966.

Sous Anouar El Sadate, président à partir de 1970, le mouvement connait une nouvelle scission. Auteur des accords de paix avec Israël en 1979, Sadate est assassiné par un membre d’un groupe dissident des Frères musulmans, al Jihad. Moubarak réprime fortement les branches les plus radicales. Le noyau dur de la confrérie se restructure, mais elle reste formellement interdite.

En 2005, lors des élections législatives, les candidats des Frères musulmans, officiellement indépendants, remportent 88 sièges sur 454 au Parlement. Leçon retenue par feu le pouvoir de Moubarak. Des mémos  révélés par WikiLeaks font état d’une escalade des arrestations des membres de la fraternité ces dernières années, notamment en 2010 avec l’arrestation de plusieurs leaders du mouvement, peu de temps avant les élections législatives.

Quelle place occupent-ils dans la galaxie de l’islamisme ?

La galaxie de l’islamisme est aussi large qu’hétérogène. Au-delà des disparités entre les mouvements, tous considèrent l’islam comme une idéologie politique. Initié par Al-Banna, cet islamisme sunnite se structure politiquement par opposition au nationalisme à partir des années 1970. Tant les sunnites (qui représentent environ 80% des musulmans) que les chiites ont connu leur moment islamiste. La révolution iranienne de 1979, portée par Rouhollah Khomeiny, a débouché sur l’établissement de la République islamique, fondée sur une doctrine islamiste.

En dehors du clivage sunnite-chiite, des groupes très différents se réclament de l’islamisme. Côté sunnite, les Frères musulmans se retrouvent sous le même label qu’Al-Qaida. Ayman al-Zawahiri, idéologue de groupe, s’en est régulièrement et violemment pris aux Frères musulmans, coupables de concessions à la laïcité et à la “démocratie”. L’inverse est vraie ; les Ikhwan (“frères”, en arabe) ont systématiquement condamné les actions d’Al-Qaida. Ils ont renoncé à la violence et prennent part à la vie sociale et économique égyptienne, voire à la vie politique.

Post-islamisme

A l’image de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) turque, les Frères musulmans ont revu leurs revendications à la baisse. Une frange radicale a fait sécession, poursuivant un jihad agressif, mais la majorité n’a pas suivi.  

Ils sont devenus conservateurs quant aux moeurs et libéraux quant à l’économie

écrit Olivier Roy, professeur et directeur du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen de Florence (Italie). Exit les grands projets de société et les changements radicaux des institutions. Ils se sont en quelque sorte “sociaux-démocratisés” en entrant dans le jeu politique égyptien.

La galaxie de l’islamisme est devenue un trou noir. Dès 1992, Olivier Roy écrivait L’échec de l’islam politique. Il parle aujourd’hui de révolutions post-islamistes. L’islam politique n’a pas survécu à la confrontation avec les pouvoirs en place. Les plus radicaux se sont marginalisés en usant d’une violence extrême, à l’image d’Al-Qaida, la majorité a accepté le jeu politique de leur Etat respectif.

Quel est le programme politique des Frères Musulmans ?

N’ayant jamais été au pouvoir, le programme politique des Frères musulmans est avant tout un programme d’opposition dont la revendication principale est la déconstruction du régime Moubarak : réforme de la Constitution, respect des libertés individuelles, instauration d’une démocratie parlementaire.

Concernant les questions économiques, les Frères musulmans sont favorables à une politique social-démocrate comprenant la révision du rôle de l’Etat, l’extension de l’état providence, des réformes fiscales, la lutte contre le chômage et le protectionnisme. Un programme très similaire aux autres partis d’opposition, avec qui ils se sont d’ailleurs parfois alliés.

Un rôle de conseil

Ce qui différencie vraiment les Frères musulmans des autres se résume en un slogan : « l’Islam est la solution ». Les Frères musulmans veulent officiellement le retour du Califat et appliquer la loi de la charia (la loi musulmane) en Egypte. Mais nuançons la portée de ces annonces : la Constitution actuelle de l’Egypte, dans son article 2, reconnait déjà l’Islam comme religion officielle, et la charia comme principale source de l’Islam. Par ailleurs, à la différence de l’Islam chiite d’Iran, les Egyptiens sont essentiellement sunnites : ils voient dans le clergé un rôle de conseil plus que de législateur absolu. Comme le soutenait récemment Sobhi Saleh, une figure importante de la confrérie, au Wall Street Journal :

L’Occident nous voit comme l’Iran, mais nous sommes différents. Nous sommes bien plus proches du régime turque.

Mais toutes ces propositions demeurent assez vagues. La dernière fois que la confrérie a publié un programme politique complet, c’était en 2007 un document de travail provisoire lourdement critiqué, notamment sur la question du droit des femmes et des chrétiens coptes qui ne pouvaient accéder aux postes les plus importants de l’administration. De même, beaucoup de Frères musulmans se passeraient volontiers de l’application de la Djizîa, l’impôt sur les non-musulmans que le Coran exige. Mais les conservateurs craignent l’effet domino que pourrait engendrer une renonciation officielle de certaines mesures dictées par la Charia…

Empêchés pendant longtemps par le pouvoir de jouer un rôle officiel, les Frères musulmans n’ont jamais vraiment consacré de temps et d’énergie à mettre de l’ordre dans leurs divisions internes. En attendant, le doute plane, à la faveur de la méfiance de l’Occident…

Dans quelle mesure peuvent-ils participer au pouvoir ?

Malgré leur interdiction officielle, les Frères musulmans sont devenus au fil des années le principal parti d’opposition à Hosni Moubarak. En 2000 ils gagnaient 17 sièges au parlement et en 2005 ils obtenaient 20% de l’Assemblée soit 88 députés.

Depuis les années 80, ils ont beaucoup gagné en légitimité et en popularité, notamment grâce aux actions sociales déployées pour compenser l’abandon de l’Etat sur ces questions. Dispensaires, écoles, soupes populaires… Les Frères musulmans sont très présents auprès des classes précaires de la société égyptienne. En 1995, lorsque l’Egypte fut frappée d’un tremblement de terre, les premiers secours et logements temporaires furent mis en place par les Frères musulmans, qui réquisitionnèrent les mosquées pour accueillir les personnes dans le besoin.

Mais quand bien même les oeuvres sociales de la confrérie sont approuvées par le peuple égyptien, cela ne leur garantit pas un soutien massif jusque dans les urnes. Comme le souligne Christopher Anzalone, doctorant à l’Institute of Islamic Studies de l’Université de McGill « Beaucoup de chercheurs émettent des doutes sur le fait que les Frères Musulmans pourraient être portés au pouvoir dans une Egypte post-Moubarak/post-autoritaire ».

Blocages et désaccords

Malgré le bon score électoral de 2005, l’organisation s’est depuis montrée plus divisée que jamais. En 2009, l’élection de Mohamed Badei comme successeur au poste de guide suprême des Frères musulmans a déclenché une vague de protestations sans précédent au sein du groupe réformiste. Dans les colonnes de ikhwanweb, le site officiel anglophone de l’organisation, on peut d’ailleurs y lire plusieurs tribunes très critiques à l’égard du processus électoral interne, notamment celle du blogueur réformiste Khalil El-Anani :

Cette crise a mis en relief l’absence de véritable démocratie et de transparence dans l’organisation. Sur toile de fond d’élections controversées et de procédures incompatibles avec les réglements internes, Akef (ndrl : le chef suprême sortant) n’a pas réussi à contenir les conflits sur le futur bureau d’orientation. (…) Ces élections, équivalentes à un coup d’état sans effusion de sang pour les réformistes et les pragmatiques, ont détruit les espoirs de la jeune génération de réformes internes. La plupart des membres du bureau d’orientation ont plus de 50 ans et n’ont pas penchant réformistes. Mis à part El-Erian, on sait peu de choses sur eux. Les membres des frères musulmans de la base sont autant dans la confusion que le grand public.

Et la situation ne s’est pas améliorée depuis. Lors des dernières élections législatives de novembre, le mouvement s’est à nouveau décrédibilisé, cette fois-ci sur la question du boycott des élections, proposé par les autres partis d’opposition à Moubarak. Alors que les conservateurs étaient favorables à la participation aux élections (qui permet notamment aux éventuels élus de bénéficier de l’immunité parlementaire), les réformistes préféraient quant à eux se joindre au boycott, en partie pour ne pas donner l’impression de jouer le jeu de Moubarak. Au final, l’hésitation des Frères musulmans a non seulement remis au grand jour leur divisions, mais ils n’ont surtout gagné aucun siège.

Même schéma lors des manifestations du 25 janvier : les Frères musulmans hésitent encore. La jeune génération qui veut se joindre officiellement au mouvement se heurte aux conservateurs, plus frileux, notamment par peur des représailles dont l’appareil sécuritaire du régime Moubarak était coutumier. Lorsque les Frères musulmans décident finalement le 23 janvier de rejoindre les manifestations, ils se font discrets. Depuis, bien qu’ils étaient été invités à négocier avec Omar Souleiman, ils ne cessent de répéter que cette révolution n’est pas la leur, qu’ils ne veulent qu’une chose : le départ de Moubarak. Ils se rangent même derrière le leadership de Mohamed El Barradei qui ne leur est pourtant pas très favorable.

Mais maintenant que Moubarak a définitivement quitté le pouvoir et que l’armée tient le régime, les Frères musulmans vont pouvoir enfin jouer un rôle concret dans la vie démocratique de l’Egypte. Ils ont déjà annoncé vouloir créer un parti officiel si le conseil suprême de l’armée l’autorise. Mais même s’ils deviennent des interlocuteurs incontournables, les estimations ne leur octroient que 15 à 30 % des suffrages. Ce qui est loin de constituer une majorité au parlement, et laisse largement la place à d’autres partis.

Quelle est la position de la confrérie vis à vis d’Israël et de l’Occident ?

Dans une déclaration modérée quoique sibylline, le Premier ministre israélien a affirmé le 31 janvier : “l’Egypte devrait surmonter la vague actuelle de manifestations, mais [le gouvernement israélien] doit regarder vers le futur”. L’inquiétude transparait. Même son de cloche chez son Ministre des Finances Yuval Steinitz qui déclarait :

les Frères Musulmans sont fanatiques, pas moins que les Mollahs d’Iran.

Depuis le début de la révolte, le gouvernement israélien suit avec la plus grande attention les événements. En jeu, les accords de paix de Camp David, signés par Sadate en 1981, qui pourraient être remis en cause si les Frères Musulmans arrivaient au pouvoir, en tout cas selon Tel Aviv.

En jeu aussi les livraisons de gaz égyptien à Israël. Signé en février 2008, un accord prévoit la vente de 1,7 milliards de mètres cubes par an pendant 15 ans. La livraison a atteint 2,1 milliards de mètres cube en 2010 et pourrait dépasser 3 milliards de mètres cube cette année. Le 5 février dernier, une explosion dans le terminal gazier d’El-Arish, dans le nord du Sinaï a interrompu le traffic du gazoduc et attisé les craintes de voir les livraisons de gaz remises en cause avec un nouveau régime égyptien.

L’Egypte tire des revenus substantiels de cet accord, le commerce a atteint 502 millions de dollars en 2010. L’opposition égyptienne a dénoncé à plusieurs reprises le prix de vente du gaz qu’elle estime être en-dessous des prix du marché. “L’accord est un affront pour la fièreté des Egyptiens et une trahison” selon Ibrahim Yousri, un ancien diplomate égyptien. Un arrêt total des livraisons est peu probable, vu le revenu que tire l’Etat égyptien de ces ventes.

Ambiguïté et pragmatisme

A propos d’Israël, les Frères musulmans cultivent l’ambiguïté. Les dernières déclarations se veulent plutôt conciliantes. Sobhi Saleh, membre important de la confrérie, a affirmé que les Ikhwan respecteraient le traité de paix avec Israël “aussi longtemps qu’Israël ne l’enfreindra pas en premier”. Une posture déclaratoire ? D’autres usent d’une rhétorique plus musclée, à l’instar de Mohammed Badie, chef de la confrérie, qui parlait le 16 janvier dernier du “régime sioniste [qui] cherche la destruction de [leurs] valeurs, cultures et de l’identité islamique au profit de ses valeurs occidentales”.

Le même déclarait que les Frères musulmans “n’[avaient] aucune animosité envers les pays occidentaux”. Pragmatiques, les Frères Musulmans ? Le gouvernement de transition, auquel ils participeront probablement, aura plus que jamais besoin des milliards de dollars d’aide de Washington. Et puis, la question d’Israël et des Etats-Unis est intimement connectée, tant un regain de tension avec Israël serait perçu par Washington comme une atteinte à ses intérêts nationaux.

>> Photos flickr CC Asim Bharwani ; it is on ; Bismika Allahuma ; Ramy Raoof

En Egypte, les Frères musulmans contestent sans effrayer

Il y a un peu plus d’une semaine, un des révolutionnaires de Tahrir portait mon attention sur les slogans qui demandaient un gouvernement séculaire.  

Si l’Occident entretient sa propre peur du vide, me disait-il, c’est parce que Moubarak a réussi à l’effrayer avec le point d’interrogation de ce qui viendra après lui.

C’est évidemment aux Frères musulmans qu’il faisait référence, affirmant que ceux-ci gonflaient volontairement les chiffres de leur effectif, tout comme Moubarak : eux pour prétendre avoir joué un grand rôle dans un soulèvement réussi, lui pour chercher des soutiens dans sa répression.

Ici, à Tahrir, on me disait que l’Egypte serait davantage comme une nouvelle Turquie que comme un autre Iran. Quelques jours auparavant, le vendredi 4 février, l’Ayatollah Khamenei avait déclaré que la vague de soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient était due au « tremblement de terre » de la Révolution Islamique de 1979 et avait appelé à une révolution semblable en Egypte. Cette déclaration et cet appel, les Frères musulmans les ont explicitement rejetés, considérant le soulèvement comme étant « la Révolution du Peuple Egyptien et non une Révolution Islamique, puisqu’elle inclut des musulmans et des chrétiens, de toutes sectes et de toutes tendances politiques. »

Les positions des Frères musulmans dans ce soulèvement étaient parfois assez confuses. Il est clair que le soulèvement égyptien ne leur est pas dû : ils s’en étaient d’abord distanciés, le 25 janvier, avant de le soutenir pleinement deux jours plus tard. Formant un puissant groupe d’opposition, ils refusent d’abord de négocier avec le régime mais finissent par accepter d’entrer en dialogue (infructueux) avec Omar Suleiman, alors Vice-Président. Certains voyaient dans cette invitation aux pourparlers une tentative du régime pour diviser l’opposition : une tentative qui tombe à plat puisque les Frères musulmans refusent de faire partie d’un quelconque gouvernement de transition et mettent en doute les « efforts » du régime.

“L’Occident n’a pas donné la chance aux musulmans modérés de s’exprimer publiquement.”

Je retourne sur la place Tahrir pour y trouver l’un de mes contacts, Islam. Il va me faire rencontrer un membre des Frères Musulmans, Alladin, et jouer les interprète. En quelques mots chuchotés, Islam lui explique qui je suis. Il accepte très simplement de répondre à mes questions. Alladin me dit que les Frères Musulmans veulent simplement vivre dans une atmosphère politique naturelle pour s’exprimer en tant que groupe, “avoir la chance de montrer leur programme, donner la possibilité aux égyptiens de vivre avec la véritable morale islamique, porter l’attention sur les valeurs islamiques dans le respect des autres, dans le pluralisme.” Islam réagit : “l’Occident n’a pas donné la chance aux musulmans modérés de s’exprimer politiquement. Les Frères Musulmans n’ont rien à voir avec l’Iran ou avec les Talibans.” Alladin reprend :

Les Frères Musulmans sont présents dans 83 pays qui n’ont jamais eu à s’en plaindre. Ça serait un problème seulement en Égypte, parce que le pays occupe une place stratégique.

Je lui demande pourquoi l’Occident aurait peur des Frères Musulmans.

Parce que pour les Frères Musulmans l’Islam n’est pas seulement une religion, c’est aussi un mode de vie. Et aussi parce que ça contredit le programme de certains pays qui tirent profit des dictateurs et de la corruption. Les Frères Musulmans menace ce programme parce qu’ils sont insensibles à la corruption.

Selon Islam, mon interprète, si les Frères Musulmans vivaient cachés jusqu’à présent, c’est parce que le régime procède à des arrestations en vertu de l’état d’urgence, ayant déclaré l’illegalité du groupe. Selon lui, les Frères Musulmans de rapprochent de l’Iran, du Hezbollah et du Hamas dans leur soutien au peuple palestinien, mais ils s’en différencient par les moyens : “Les Frères Musulmans sont modérés et ne veulent pas recourir à la violence.”

Ils ne pourraient pas dépasser un tiers des sièges au Parlement

Bien que les Frères musulmans représentent l’organisation religieuse égyptienne la plus importante, nombreux sont ceux qui leur réfutent l’appellation de parti politique, et eux en premier. De toute façon, l’Egypte n’autorise pas la formation de partis religieux. Ainsi, les candidats politiques des Frères musulmans ont rencontré un succès relatif lors d’élections parlementaires sous la bannière d’autres partis.

Comme le rappelle Juan Cole : il se pourrait que l’Egypte ne change pas sa position sur la formation de partis religieux. Dans ce cas, les Frères musulmans devraient continuer à recourir à la même méthode s’ils veulent être présents dans la vie politique égyptienne, et cela limiterait leur influence. En outre, pour Cole :

Le clergé n’est pas important dans la vie religieuse sunnite comme les ayatollahs chiites le sont en Iran. Les Frères musulmans, en tant qu’organisation largement laïque, ont beaucoup de soutiens, mais on ne peut pas dire qu’ils gagneraient plus d’un tiers des sièges s’ils se présentaient à des élections libres.

Certains analystes voient dans la religiosité égyptienne un soutien implicite pour les Frères musulmans. Selon Juan Cole, l’Egypte vit un renouveau religieux depuis une vingtaine d’années.  

Que les gens aillent à la mosquée, dit-il, ou que les femmes portent le voile, ne veut pas forcément dire qu’ils voteraient pour un groupe comme les Frères musulmans. Beaucoup de musulmans pratiquants sont ouvriers d’usine et bien plus proches du mouvement du 6 Avril que des Frères musulmans.

S’il est vrai que l’organisation des Frères musulmans, fondée en 1928, développe une aile terroriste dans les année 1940, elle subit une répression sévère depuis les années 1950 et 1960, ce qui instigua des changements relativement profonds en son sein. Ainsi, dans les années 1990, selon le professeur Juan Cole, les Frères musulmans en viennent à s’opposer aux mouvements radicaux comme celui du Jihad islamique égyptien.

Pourtant, les Cassandres occidentales ont excusé leur « devoir de réserve » par le spectre d’une prise de pouvoir islamiste alors que cette stratégie de la peur n’a pas vraiment de fondation, comme le montre Christopher Azalone quand il décortique le mythe des Frères Musulmans. Ce faisant, elles ne sont que les émules d’un Hosni Moubarak qui excusait, de son côté, un état d’urgence permanent (et donc une répression légale) par ce même spectre.

Lire également le témoignage d’une française présente au Caire sur OWNI

>> photos flickr CC rana ossama ; kodak agfa

 

Les Frères musulmans vus d’Egypte

L’Égypte fait son grand nettoyage du siècle et l’Occident tremble. Visiblement, ces tremblements n’atteignent pas uniquement les plateaux télé et les éditos des éditocrates comme en témoignent, les appels et les mails que j’ai reçus. « Et les Frères Musulmans : t’as pas peur qu’ils prennent le pouvoir ? ». Apparemment, certains craindraient qu’une fois au pouvoir, les Frères Musulmans s’empresseraient d’attaquer l’Europe. Huntington est mort en 2008, mais sa théorie grotesque du « Choc des Civilisations » continue à alimenter les pires fantasmes. Voici quelques réflexions sur ce thème qui, je l’espère, désamorceront les inquiétudes.

Des prières dans les rues, et alors ?!

Je me suis laissée entendre dire que les prières massives sur Tahrir auraient éveillé de bien terribles frayeurs chez mes concitoyens. Comment en est-on arrivé à ce point, en Occident, de considérer une foule en prosternation au Caire comme potentiellement dangereuse ? Ici, même les non-musulmans et les non-pratiquants ont été émus par ces mêmes scènes. Les Coptes (chrétiens égyptiens) n’ont visiblement pas été plus terrifiés, comme en témoigne les longues chaînes humaines qu’ils ont formées autour des orants afin de permettre à leurs concitoyens musulmans de prier en paix. Il faut rappeler que l’Égypte est un pays majoritairement musulman (environ 90%), dont une écrasante majorité est croyante et une très grande partie pratiquante. En cela, la société égyptienne est fondamentalement différente de la société française. Cela signifie-t-il que cette masse de musulmans pratiquants s’alignent derrière les positions des Frères Musulmans ? La réponse est claire et sans appel : NON. Parler des Frères Musulmans en filmant des hommes en prière, ou des femmes en foulard n’a aucun sens et frise la désinformation.

Mais où sont-ils, les frères musulmans ?

Interrogée par un journaliste, il y a quelques jours, qui voulait faire un article sur le sujet, je me suis mise à chercher un Frère Musulman dans mon entourage. Bien que vivant dans un milieu musulman pratiquant, je me suis rendu compte que je n’en connaissais pas. Je me suis alors tournée vers l’homme qui partage ma vie et lui ai posé la question. Il connait beaucoup plus de monde, dans des milieux différents. Il cherche, il ne trouve pas. Le soir sur Twitter, je discute avec un manifestant de la place qui aborde le même sujet. Avec ses amis, ils se rendent compte qu’ils ne connaissent pas de Frères Musulmans.

Cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas, cela signifie tout simplement qu’on leur accorde une importance démesurée.

Une force politique ? Oui et non

Il faut cependant reconnaître que lorsqu’ils se sont présentés aux élections en 2005 (sous l’étiquette « indépendants » la confrérie étant interdite de se présenter aux élections), ils ont fait un carton, 88 élus, soit 20% des sièges, et ce malgré plusieurs fraudes constatées. Ce bon succès explique surement le silence des puissances internationales face à la fraude massive des législatives de novembre 2010 qui ne laissera, cette fois, aucun Frère s’asseoir au Parlement.

Peut-on conclure qu’en cas d’élections libres : les Frères musulmans remporteraient haut la main le pouvoir ou tout au moins rafleraient une grosse partie des sièges au Parlement? Je ne le pense pas et ce pour plusieurs raisons.

La première raison est conjoncturelle, la confrérie, on l’a souvent souligné, est la seule force sérieuse d’opposition. Par conséquent, et lorsque cela est possible, se concentrent sur elles, toutes les voix dissidentes du régime. L’électeur serait d’avantage anti-PND (Parti National Démocratique = parti de Moubarak) que pro- Frères Musulmans sachant pertinemment que dans un système ultra-verrouillé par le PND, jamais les Frères musulmans n’auraient accès au pouvoir.

Dans un contexte d’élections libres, avec la disparition du PND et l’apparition de nombreux partis, il y a fort à parier que les Frères Musulmans perdraient les votes contestataires.

La seconde raison est structurelle. Les Frères musulmans ont réussi, jusque-là, à entretenir une certaine cohésion. Face à l’adversité, mieux vaut être unis. Malgré cela, ils n’ont pu empêcher les dissensions internes. Elles ont de tout temps existé, et ont, dans le passé, donné naissance à des groupes violents rejetés par la confrérie. Aujourd’hui, les dissensions se font davantage entre la vieille garde traditionaliste et la jeune garde, plus réformatrice, plus en phase avec les problèmes contemporains. En 1996, un petit groupe se sépare de la confrérie pour créer « le parti du milieu », parti qui ne verra jamais le jour : les autorités interdiront sa création. Très influencés par les modes de gouvernance à l’occidentale, ils prônaient la démocratie, l’alternance, le respect de toutes les libertés collectives et individuelles. Preuve d’ouverture : un Copte faisait partie du comité fondateur du parti. Dans un système d’élections libres, et si la Constitution est amendée (elle interdit pour l’instant la création de partis politiques sur des bases confessionnelles), ces jeunes créeront leur parti et fédéreront autour d’eux un certain nombre d’individus. Si on devait rapprocher ce mouvement d’autres mouvements religieux sur la scène politique internationale : on pourrait lui trouver des points communs avec l’AKP en Turquie.

Les Frères connaissent leurs faiblesses et c’est certainement la raison pour laquelle ils ont clairement dit qu’ils ne voulaient pas du pouvoir. Mais leur parole est remise en doute en Occident « peut-on les croire ? » Les Frères musulmans n’avaient pas prévu d’être au pouvoir à court terme. Ils n’ont pas de programme crédible. Au pouvoir, ils vont se faire griller et précipiteront par la même leur chute pour longtemps. La meilleure stratégie est donc pour eux, de rester dans l’opposition, d’entrer au Parlement et de faire pression pas ce biais, éventuellement au sein d’alliances de circonstances.

La confrérie : repoussoir efficace et utile

Je pense qu’une grande partie du succès des Frères musulmans tient en ce qu’ils étaient utiles à la fois au pouvoir en place et à l’étranger.

Pour le pouvoir, ils étaient la raison de sa légitimité : « c’est nous ou les Frères musulmans ». Le régime a toujours oscillé en leur direction entre le laisser-faire et la répression. Le jeu consistait à ne pas leur donner trop de pouvoirs tout en leur accordant un certain espace de liberté afin de montrer à quel point ils pouvaient être une force mobilisatrice importante. Les manifestations contre les caricatures danoises en sont la parfaite illustration. Dans un pays sous état d’urgence où toute manifestation est interdite, voilà que des milliers de personnes investissent les rues avec la bénédiction de l’État. Quel effet ont pu avoir de telles foules vociférantes contre les blasphémateurs Occidentaux ?

En Occident, le spectre des Frères Musulmans permet aux dirigeants de faire le grand écart entre la promotion de la démocratie dans le monde d’une part et le soutien aux dictatures policières d’autre part. Moubarak est certes un dictateur qui opprime son peuple, mais il est aussi un allié stratégique de poids dans cette région tourmentée. Un autre régime, même non-islamiste, sera-t-il aussi « conciliant » envers Israël ? La rue égyptienne est peu encline à la guerre avec Israël, mais elle est aussi très sensible au sort des Palestiniens. Aucun régime égyptien tenant sa légitimité de son peuple ne sera aussi conciliant avec Israël que ne le fut le régime de Moubarak. Par conséquent, le régime Moubarak aide au maintien du statu quo dans la région et l’épouvantail des Frères musulmans permet de justifier aux yeux des opinions publiques occidentales le soutien à la dictature.

En Occident, le discours est parfaitement relayé par les éditocrates, Bernard Henri Levy en donne une brillante illustration dans ses derniers éditos du Point. Dans le lot, il faut aussi rajouter Christophe Barbier déclarant « mieux vaut Ben Ali que les islamistes » ce qui vaut évidemment aussi pour l’Égypte, et l’imbattable Yves Calvi qui n’a visiblement plus besoin d’invités pour faire ses émissions.

En Égypte, ce discours est aussi relayé, preuve à mes yeux, que la propagande fonctionne. J’ai ainsi reçu par mail un texte écrit par le Père Boulad, un jésuite respecté et un journaliste égyptien.

« Mais, une fois mise au monde, celle-ci [La Révolution] n’a pas tardé à être arnaquée par les Frères Musulmans qui ont cherché à la récupérer, à en faire leur affaire, à la voler aux jeunes qui l’avaient créée et inventée. »

Aujourd’hui, les jeunes craignent de se voir confisquer leur Révolution par l’armée. Les Frères Musulmans, présents à Tahrir, n’ont jamais été perçus par les jeunes comme des « voleurs » de Révolution. Pour avoir suivi les tweets des activistes sur place, la menace Frères musulmans ne semblait pas les préoccuper : ils ont tout au plus été agacés par la présence des Frères musulmans.

Dans le même texte, un peu plus loin :

« La majorité des chrétiens – à part certains activistes ou intellectuels engagés –se tiennent plutôt à l’écart de ces bouleversements politiques et auraient, paraît-il, reçu des consignes en ce sens de leur hiérarchie. En fait, ils vivent dans la peur et envisagent le pire au cas où les Frères Musulmans prendraient le pouvoir. Pour l’instant, Dieu merci, aucun incident confessionnel ne s’est produit, bien que les églises et couvents ne soient plus protégés par la police. »

L’intégralité de la lettre : ici

Que les Coptes aient reçu des consignes de leur hiérarchie religieuse de ne pas prendre part aux manifestations ; c’est un fait. Le pape Shenouda a réaffirmé son soutien à Moubarak, tout comme le grand sheikh d’Al-Azhar. Mais à titre individuel, les Chrétiens sont bien présents dans le mouvement. La question des Frères Musulmans a été posée à un jeune responsable copte de Tahrir sur la BBC World. Il a répondu en substance, qu’il n’approuvait pas les positions des frères, mais qu’ils devaient entrer dans le jeu démocratique. Toute tentative visant à museler les Frères musulmans serait contraire au combat qu’il mène en faveur de la démocratie.

De son côté, un jeune leader des Frères Musulmans témoigne de cette expérience unique sur Tahrir. Il insiste sur le fait que l’expérience révolutionnaire a profondément marqué les jeunes Frères, il précise : « La Révolution égyptienne a rendu les jeunes Frères musulmans plus tolérants dans l’acceptation des autres. Sur la Place Tahrir, nous les avons vus sympathiser et manger avec des femmes, des Coptes et des gauchistes. Cette expérience va changer un bon nombre d’idées du groupe ». Source : Al-Masry Al-Youm

Article initialement publié sur Le blog à Becassine

>> photos flickr CC Takver ; kodak agfa ; Joseph Hill

  

Les Frères musulmans et la révolution égyptienne: réalité contre fiction

Traduction d’un article de Christopher Anzalone, doctorant à l’Institut d’études islamiques de l’université McGill, Montréal, paru sur le blog de Juan Cole, Informed Comment, le 9 février 2011.

Depuis le début des protestations populaires égyptiennes contre le gouvernement autocratique dirigé par le président vieillissant Hosni Moubarak et son nouveau vice-président, Omar Suleiman, l’attention s’est souvent portée sur les Frères musulmans d’Égypte (al-Ikhwan al-Muslimun). Cette focalisation sur le mouvement d’opposition a été particulièrement forte aux États-Unis où des experts de tous bords se sont époumonés à déclarer que les Frères musulmans étaient sur le point de prendre le pouvoir en Égypte en faisant référence aux événements iraniens de 1979-1980 et en liant à tort le mouvement égyptien à l’Al-Qaida de Ben Laden. Une grande partie de cette vision est fondée non sur des faits mais sur des mensonges et des conjectures.

Déclarer qu’Al-Qaida serait une émanation de la Confrérie est la plus importante des énormités prononcées. Les experts qui affirment cela pointent du doigt d’anciens membres du mouvement comme le chef adjoint d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, ou Muhammad ‘Abd al-Salam Faraj, fondateur de groupes militants jihadistes-takfiristes qui déclarent apostats les musulmans avec lesquels ils s’opposent.

Ce qu’on oublie souvent c’est que ces individus ont quitté la Confrérie après que celle-ci ait rejeté la violence comme moyen d’arriver à ses fins. Al-Zawahiri, qui avait été un activiste de la Confrérie depuis ses 14 ans, était particulièrement amer sur ce qu’il voyait comme une « trahison des principes islamiques » et, dans les années 1990, il écrivit une longue critique intitulée « La Moisson Amère : Les Frères musulmans en 60 ans ». Pour sa part, la Confrérie condamne fréquemment Al-Qaïda lors de ses déclarations publiques ou par les positions qu’elle prend.

Le spectre de Sayyid Qutb, peut-être le membre le plus connu de la Confrérie, est une autre connexion récurrente utilisée pour dépeindre le mouvement comme intrinsèquement militant et radical. Cet idéologue révolutionnaire égyptien, intellectuel devenu islamiste, a été emprisonné pendant près de dix ans par le gouvernement de Gamal Abdel Nasser et finalement exécuté en 1966. Les journalistes et les experts qui cherchent une réponse facile aux racines des groupes jihadiste-takfiristes comme Al-Qaida la trouve fréquemment en désignant Qutb ou le juriste et théologien hanbaliste sunnite Ibn Taymiyya. Bien que Qutb ait clairement été un révolutionnaire et un penseur radical, et bien que les positions de la Confrérie à son encontre aient souvent été ambigües, les analyses de son œuvre ne sont, au mieux, qu’une lecture superficielle d’une fraction de ses nombreux écrits.

John Calvert, professeur d’histoire du Moyen-Orient, a écrit un livre qui est devenu une référence dans l’étude de Qutb : « Sayyid Qutb et les Origines de l’Islamisme Radical ». Au lieu de n’en étudier qu’un segment, Calvert examine l’entièreté de la vie de Qutb tout en suivant l’évolution de sa pensée. Il montre que l’ambiguïté de la plupart des écrits de Qutb est la raison de leur appropriation par des groupes comme Al-Qaida ou Al-Gama’a al-Islamiyya (Groupe Islamique) égyptien, ce dernier ayant renoncé à la violence. En outre, Calvert et d’autres chercheurs ont montré qu’Hassan al-Hudaybi, le « guide général » de la Confrérie à l’époque de Qutb, était assez critique à l’encontre de ce dernier. Enfin, bien que Qutb ait certainement été un islamiste radical, ses idées n’ont pas, à elles-seules, créé Al-Qaida ou d’autres groupes apparentés. Comme Calvert le montre, nombre de ces groupes ont en fait épousé des positions qui vont à l’encontre de ce que Qutb voulait. Al-Qaida est plutôt vu comme un groupe qui a créé une nouvelle idéologie hybride dont les sources se trouvent à la fois chez Qutb, Ibn Taymiyya et al-Zawahiri.

Beaucoup de chercheurs émettent des doutes sur le fait que les Frères musulmans pourraient être portés au pouvoir dans une Égypte post-Moubarak et post-autoritaire. En fait, beaucoup doutent également du fait que le mouvement ait la capacité de prendre le pouvoir sur le pays entier même s’il le voulait. Si la Confrérie apparaît comme le plus ancien et le mieux organisé des groupes d’opposition, elle souffre de certains maux. Elle est en proie à un conflit de générations entre les vieux dirigeants, comme Mohammed Badie, actuellement à la tête du mouvement, et les jeunes qui ont cherché à changer un certain nombre de choses concernant par exemple le rôle des femmes dans la direction, ou les rapports avec les coptes.

La Confrérie n’est plus la force dominante qu’elle fut. Selon Khalid Medani, professeur de sciences politiques et d’études islamiques à l’université McGill, en tant que mouvement, la Confrérie a perdu énormément de crédibilité ces dernières années après avoir accepté d’être cooptée par le gouvernement Moubarak. Pour lui, malgré le fait que la Confrérie reste le groupe d’opposition formellement organisé le plus important, elle ne parvient pas à attirer beaucoup de nouveaux membres.

Bien qu’elle se soit finalement résolue à participer aux manifestations du 25 janvier, la Confrérie n’a annoncé sa décision que deux jours avant. Son soutien était loin d’être enthousiaste. En voyant la taille et l’endurance du soulèvement populaire contre le gouvernement autoritaire de Moubarak, la Confrérie adopta une approche plus active. Jusqu’à aujourd’hui, elle a fait huit déclarations officielles, dont trois signées par Badie, dans lesquelles le groupe fait attention à ne pas se proclamer à la tête des manifestations, se présentant plutôt comme un parti d’opposition parmi d’autres. Les observateurs de terrain ont montré que la Confrérie n’est pas la voix la plus puissante au sein des centaines de milliers, des millions de manifestants qui ont défié les couvre-feux et la violence pour continuer de réclamer leurs droits humains et civiques.

La Confrérie s’est joint à d’autres groupes d’opposition et aux manifestants pour demander le départ de Moubarak, l’abolition de la loi sur l’état d’urgence en vigueur depuis l’accession au pouvoir de Moubarak en 1981, la tenue de nouvelles élections libres et justes, la libération de tous les prisonniers politiques, l’amendement de la constitution et la poursuite en justice des membres du gouvernement qui ont ordonné l’usage de la violence à l’encontre des manifestants. Le mouvement a aussi fait attention d’expliquer sa décision d’entrer en pourparlers avec le gouvernement, doutant ensuite que celui-ci ait vraiment en tête de répondre aux attentes de la volonté populaire égyptienne.

Bien qu’elle soit loin d’être du côté du libéralisme social et politique, du moins pas du côté de celui désiré par les États-Unis et l’Europe, la Confrérie n’est pas non plus le monstre islamiste ou la sœur jumelle d’Al-Qaida qu’on veut souvent en faire. Devant faire face à ses propres divisions internes et à ses problèmes de légitimité parmi le peuple égyptien, la Confrérie ne semble pas en mesure de « prendre le contrôle » du pays, même si elle le voulait. Elle est bien consciente de ses problèmes internes, et elle se garde d’aliéner davantage les égyptiens qui ont mené collectivement leur soulèvement malgré une violence étatique extrême.

Article initialement publié sur le blog Informed Comment

>> photos flickr CC Asim Bhawarni

Traduction : Damien Spleeters

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