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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 09:51

France-Tunisie: Un roman d’amitiés

owni

Précision: Cette visualisation n’a pas vocation à être exhaustive. Elle ne regroupe que les éléments ayant pu être vérifiés.

Aziz Krichen, sociologue tunisien opposé au régime benaliste, décrit sans ambiguïté les rapports franco-tunisiens. En pointant du doigt la corruption généralisée, il insiste sur la difficulté d’une réforme complète du système.

Comment résumeriez-vous les rapports franco-tunisiens?

Il y a quelque chose de très simple et de paradoxalement très compliqué à comprendre avec la Tunisie: il n’y a jamais eu autre chose qu’une relation néocoloniale, donc inégale, entre les deux pays. Celle-ci a été directe jusqu’à la fin des années 60, puis indirecte depuis. Elle a perduré de façon bilatérale en s’insérant dans un système. La preuve de cette situation, c’est la foutaise habituelle sur le libre-échange: la frontière est très ouverte pour les services et les biens manufacturés, mais la sous-traitance est parcellaire, comme en témoigne la délocalisation des standards d’appel de certains entreprises.

Comment cette situation se traduisait-elle dans les faits?

La régime mafieux de Ben Ali, c’est une minorité qui s’enrichit et bride toute possibilité de développement réel du pays. Il y a un droit de péage pour la délocalisation. Certains avancent un taux allant jusqu’à 50% des profits, mais je pense qu’il est légèrement surévalué. A ce niveau-là, les entreprises ne seraient pas venues s’implanter, ou seraient reparties. Il y a à ce sujet une anecdote révélatrice de la corruption du système: quand une entreprise française voulait s’installer en Tunisie, elle devait payer un bakchich. Avec le temps, ceci a aussi fini par s’appliquer aux entrepreneurs tunisiens.

La situation peut-elle changer?

Il faut bien noter que le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, ainsi que les ministères de souveraineté, ont été maintenus. On a assisté à des phénomènes de soviets, avec des réunions d’employés qui décident de renvoyer leur patron, mais les administrateurs risquent d’échapper à cette purge. Le RCD (le parti de Ben Ali) est encore puissant, et il y a encore beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir.

Cliquer sur la visualisation pour voir la version plein écran

Ramifications politiques

Hosni Djemmali

“Ambassadeur bis”, “vitrine présentable du régime”, le P-DG de Sangho, sorte de Club Med tunisien, concentre autour de lui une bonne portion du landerneau politico-médiatique français. Editeur de Tunisie Plus (par le biais des Editions du Sangho, CQFD), un petit fascicule  trimestriel de 52 pages digne d’un office du tourisme, il y fait contribuer cadres de la presse française et amis politiques. Réputé “très proche” de la famille Debré (Jean-Louis était invité aux 25 ans des EFT, voir ci-dessous), promu Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur en 2008 par le secrétaire d’Etat au tourisme Hervé Novelli, Djemmali est considéré comme la pierre angulaire de la “Tunisie française”, comme la nomme un intellectuel dissident qui prépare son retour au pays.

Georges Fenech

L’ancien député du Rhône, président de la Miviludes (la Mission interministérielle de lutte contre les violences sectaires) est l’homme-clé du réseau Djemmali en France. Président de l’association des Echanges Franco-Tunisiens (EFT), ce magistrat de formation a longtemps siégé à au groupe d’amitié franco-tunisien de l’Assemblée Nationale, dont il a été l’un des vice-présidents. Pour se convaincre de l’importance des EFT dans la promotion de feu le régime Ben Ali, il suffit de regarder la liste des personnes conviées au somptuaire dîner organisé il y a quelques jours pour les 25 ans de l’association, ou celle des 30 ans de Sangho en 2008. On y retrouve pêle-mêle Marie-Odile Amaury, présidente du groupe éponyme (propriétaire de L’Equipe, Le Parisien-Aujourd’hui en France, et organisateur du Tour de France), Etienne Mougeotte (directeur de la rédaction du Figaro), Frédéric Mitterrand (ministre de la Culture, dont le rôle est détaillé plus amplement ci-après), Christine Boutin (ex-ministre du Logement), Hervé Novelli (alors Secrétaire d’Etat au tourisme) ou Christine Goguet (cadre au Parisien, et femme de Georges Fenech).

Groupe d’amitié franco-tunisienne de l’Assemblée nationale

Présidé par le député UMP de la Loire Dino Cinieri, ce groupe rassemble 95 parlementaires, aux obédiences politiques hétéroclites. On y retrouve quelques ténors de droite comme de gauche (Christian Blanc, Dominique Perben, Christian Jacob, Michel Vauzelle ou Claude Bartolone, qui est né à Tunis), quelques porte-flingues de la majorité (Eric Raoult, Lionnel Luca, Olivier Dassault) mais aussi une poignée d’électrons libres (le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, le technophile Lionel Tardy, l’archéo-communiste André Gérin). Un temps dirigé par Philippe Seguin, le groupe a également vu passer d’illustres noms au destin national pendant les années 90: Christian Estrosi, Anne-Marie Idrac, Maurice Leroy ou Pierre Lellouche, pour ne citer que ceux-là.

Quid de son rôle? Dans la foulée de la révolution tunisienne, Cinieri a tenu à calmer le jeu en publiant un communiqué de presse lapidaire: “La voix du peuple tunisien s’est exprimée clairement et fortement [...] Le député Dino Cinieri espère par-dessus tout que la Tunisie, pays d’avenir avec lequel la France entretient des relations fraternelles, ne sombrera pas dans une situation de crise insurmontable et que de ce mouvement populaire naîtra le meilleur ainsi qu’un authentique et légitime état de droit.” Pourtant, il semblerait que la duperie ait ses limites. Un temps président du même groupe, l’UMP Etienne Pinte offre une lecture sensiblement différente: “Je suis intervenu maintes fois en faveur de la libération de tel ou tel opposant ou pour demander un plus grand respect des droits de l’homme. Je me suis toujours heurté à un mur de silence qui m’a conduit à renoncer à assurer cette présidence”.

Groupe d’amitié France-Tunisie du Sénat

La chambre haute dispose également de son groupe d’amitié. Présidé par Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret proche de Martine Aubry, il compte lui aussi dans ses rangs quelques noms ronflants, parmi lesquels Jean-Pierre Chevènement, Isabelle Debré ou l’inévitable Charles Pasqua. Professeur de lettres dans un lycée de Carthage pendant les années 70, Jean-Pierre Sueur est l’un des rares à avoir ouvertement critiqué la répression des manifestations contre le régime benaliste, sans pour autant se désengager complètement. Interrogé par Libération, il a tenu ce discours : “Aux amis, on doit la vérité, et la vérité c’est que nous ne pouvons pas accepter cette répression sanglante, violente qui se traduit par les morts.”

Michèle Alliot-Marie

Si une personnalité politique française devait sortir de la crise tunisienne avec un déficit de crédibilité, ce serait elle. Alors que la nouvelle ministre des Affaires étrangères doit encore se justifier de ses déclarations malheureuses (dans l’hémicycle du Palais-Bourbon, elle avait proposé de mettre le savoir-faire français à disposition des autorités tunisiennes pour “régler les situations sécuritaires”), alors que certains réclament encore sa démission, le Canard Enchaîné continue de voumloir accrocher une nouvelle casserole à son véhicule de fonction: dans son édition du 26 janvier, l’hebdomadaire satirique confirme que la ministre a pris des vacances en Tunisie au mois d’août. Jusque-là, rien de répréhensible, en témoignent les milliers de Français qui vont bronzer à Djerba ou Hammamet chaque année. Plus gênant, elle aurait bénéficié de “gardes du corps prêtés par le président Ben Ali”.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pierre Lellouche

Un temps membre du groupe d’amitié franco-tunisien de l’Assemblée nationale (voir ci-dessus), le secrétaire d’Etat chargé du commerce extérieur, né à Tunis, continue de jouer les VRP de luxe en militant farouchement pour l’implantation des entreprises françaises de l’autre côté de la Méditerrannée. Sur Europe 1, il a exhorté les entreprises françaises à “rester en Tunisie”. “On fabrique même des éléments d’Airbus en Tunisie”, a-t-il ajouté. Impossible en tout cas de lui retirer sa constance. Il y a quelques années, il déclarait sans sourciller que la Tunisie de Ben Ali était “un modèle pour le monde arabe”.

Jean-Pierre Raffarin

Lorsqu’il était premier Ministre, entre 2002 et 2005, Jean-Pierre Raffarin a lui aussi apporté son soutien à un régime pourtant corrompu depuis de longues années. En 2005, au terme d’une entrevue avec Zine el-Abidine Ben Ali, il confirmait “le soutien de la France à la politique de développement et la modernisation de la Tunisie”. Epaulé par sa plume Hakim El Karoui (devenu depuis essayiste et banquier d’affaires chez Rotschild), décoré des insignes de grand cordon de l’ordre de la République par Ben Ali en personne, Raffarin s’était bien gardé d’évoquer la question des droits de l’homme ou de la liberté d’expression, concentrant le tir sur les problématiques économiques: “Nous sommes engagés dans une coopération bilatérale forte. Nous sommes le premier partenaire de la Tunisie et nous souhaitons le rester.” Si la position du Premier ministre l’obligeait à respecter le protocole, on ne saurait occulter la déclaration de Lionel Jospin à ce sujet.

Eric Raoult

Habitué des saillies médiatiques, le député-maire du Raincy, en Seine Saint-Denis, s’est souvent fait l’avocat de la Tunisie de Ben Ali. Lui aussi membre du groupe d’amitié franco-tunisien à l’Assemblée nationale, il avait co-signé en 2005 une tribune avec Pierre Lellouche et trois autres députés pour dénoncer des critiques “injustes et inamicales” à l’encontre de Tunis, en concluant sur cette tonalité: “La Tunisie a des amis, Ben Ali n’est pas notre ennemi”. En 2009, il se réjouissait de la réélection du président, sans s’alarmer de la dimension quasi-soviétique du plébiscite. “C’est un pays stable”, relevait-il alors.

Dominique Strauss-Kahn

Décoré grand officier de l’ordre de la République par Ben Ali en novembre 2008 “pour ses qualités intellectuelles”, le président du FMI essaie depuis quelques jours de réviser sa position sur le régime tunisien. Pourtant, sur cette vidéo extraite d’un journal télévisé du 18 novembre, on peut voir DSK donner l’accolade au dictateur déchu pendant qu’il reçoit une sculpture 24 carats, déclarer que “l’économie tunisienne va bien, malgré la crise”, et louer une “politique économique saine, un modèle à suivre pour les pays émergents”. Effet Streisand: plus l’entourage de Strauss-Kahn essaie d’étouffer cette déclaration, les internautes se ruent sur YouTube pour la consulter (au 27 janvier, elle comptait déjà 230.000 vues)

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Bertrand Delanoë

Originaire de Bizerte, dans le nord de la Tunisie, le maire de Paris est probablement celui qui entretient les rapports les plus affectifs et les plus complexes avec le pays. Accusé d’être un “valet du pouvoir” parce qu’il cotoyait les gens du palais, il a tenu à rappeler qu’il avait été attaqué sur son homosexualité (une caricature l’avait grimé en femme), et que Ben Ali avait refusé de le rencontrer en 2004, parce que Delanoë tenait à s’entretenir avec deux opposants, Mohamed Charfi et Mokhtar Trifi. Dans Marianne, il tient à clarifier sa position: “Les opposants à Ben Ali m’ont toujours dit qu’ils préféraient que je garde ce contact (continuer à voir certains ministres, ndlr) [...] Il m’est arrivé de passer des soirées avec des membres du RCD et des opposants. Je peux vous dire que les propos les plus durs sur Ben Ali n’émanaient pas toujours de ses opposants. Oui j’ai été au milieu de tout cela. Même si j’essaie d’avoir le moins d’activité politique possible quand je suis en Tunisie.”

Frédéric Mitterrand

“Ministre tunisien de Sarkozy en Tunisie” pour le site d’opposition Tunisia Watch, le ministre de la Culture est un ami de longue date, à qui Ben Ali a même accordé la nationalité tunisienne. Comme le relève Marianne, il a depuis longtemps déclaré son amour au pays du Maghreb, et le faisait notamment avec beaucoup de lyrisme dans son livre La Mauvaise Vie, en 2007: “L’âme secrète à la fois méditative et joyeuse ne s’est pas évaporée avec le progrès comme dans tant d’autres pays où la frustration, l’intolérance et la violence ont accompagné des tentatives de modernisation traumatisantes et brutales.” Plus récemment, Mitterrand s’est encore distingué. “Dire que la Tunisie est une dictature univoque comme on le fait si souvent me semble tout à fait exagéré”, déclarait-il le 10 janvier sur le plateau du Grand Journal de Canal+.

Des liens économiques?

Comme l’indique l’Ambassade de France en Tunisie, entre 2006 et 2007, “les échanges bilatéraux ont effectué un bond très important, pour atteindre 7 milliards d’euros”. Au total, pas moins de 1.250 entreprises seraient recensées à la chambre de commerce extérieur, pour un total de 110.000 employés. Et c’est sans compter sur l’essor des “flux off-shore”, “développés dans le cadre d’opérations de sous-traitance”.

Orange

Comme le révèle Le Canard Enchaîné du 26 janvier, l’entreprise française a dépensé pas moins de 130 millions d’euros pour obtenir une licence d’exploitation en Tunisie, et a placé à sa tête Marouane Mabrouk, ex-gendre de Ben Ali (celui-ci détient 51% des parts, ainsi que les franchises de Géant et Monoprix). Pour l’heure, Orange l’a fait savoir par l’entremise de son P-DG Stéphane Richard, il n’y aura pas de changement: implanté sur le territoire depuis mai 2010, l’opérateur reste aux mains de Mabrouk, avec qui il reste “en contact régulier”. La ligne de défense pourrait donc se résumer ainsi: la manne financière a fini dans la poche de l’Etat tunisien, pas dans celle du clan Ben Ali. Pourtant, interrogé par le Canard, un cadre de l’entreprise le reconnaît: “Pas sûr que le Trésor tunisien ait encaissé intégralement cet argent.” Ses avoirs en Suisse ont récemment été gelés par les autorités hélvètes.

Peugeot

Administré par la Société tunisienne automobile financière immobilière et maritime (STAFIM), le constructeur français a revendu deux tiers de ses parts à l’été dernier. Sans le savoir officiellement (“Ah bon, il est apparenté à cette famille?”, se justifie-t-on au siège de la marque de Montbéliard), Peugeot Tunisie est ainsi présidé par Mehdi Ben Gaied, un jeune homme de 23 ans… fiancé à une des filles de Ben Ali, dont les avoirs suisses ont également été gelés.

Carrefour

Avec 44 supermarchés répartis sur l’ensemble du territoire tunisien, le numéro un européen de la grande distribution est solidement implanté de l’autre côté de la Mediterrannée. Exploité en franchise par Ulysse Trading & Industrial Companies, il est dirigé depuis l’été 2010 par Nabil Chaïbi, fils de Taoufik Chaïbi. Oncle de Slim Chiboub, l’un des gendres de Ben Ali, celui-ci vient lui aussi de voir ses avoirs gelés en Suisse.

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Infographie CC Elsa Secco

[ITW] “C’est l’armée qui a chassé Ben Ali du pouvoir, pas la rue”

owni

Alain Chouet est un ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE chargé de la lutte anti-terroriste, co-auteur de plusieurs ouvrages concernant l’islam et le terrorisme. Dans La Sagesse de l’Espion, paru aux éditions L’Oeil neuf en octobre 2010, il explique ainsi que “C’est ne rien comprendre que d’accuser les services secrets de faire « dans l’illégalité ». Bien sûr, qu’ils font « dans l’illégalité ». Ils ne font même que cela. C’est leur vocation et leur raison d’être“.

Autant dire que son point de vue sur la “révolution” tunisienne, et l’éventualité d’un processus de démocratisation du Maghreb, dénote quelque peu avec les visions romantiques que certains se font de ce qui se passe en Tunisie.

L’exemple de la Tunisie est-il en train de faire tâche d’huile en Égypte ?

Alors, d’abord sortez un peu de votre vision de journalistes bobos coincés au sein du périphérique parisien. C’est l’armée qui a chassé Ben Ali du pouvoir, pas la rue. Des troubles, en Tunisie, il y en a toujours eu, depuis des années. Là, le chef d’État-major des armées, le général Rachid Ammar, a dit au président : « C’est fini, on ne te protège plus ». Mais il n’a pas fait cela sans avoir de garanties. Le soutien n’est pas venu de ses voisins… alors d’où a-t-il eu ces garanties ?

Des Américains… pourquoi Washington a-t-il donné son feu vert ?

Le plan américain du grand Moyen-Orient, qui consiste à remodeler la région sur des bases démocratiques, n’a pas été abandonné par l’administration Obama. Ce qu’ils ont du mal à comprendre, c’est que le « one man, one vote » est un système de riches. Ou alors, on vit dans une société fondée sur l’esclavagisme, comme sous la Grèce antique. Je m’explique : ce système marche lorsque le privilège de se mettre à l’abri des aléas de la vie dépend de sa richesse. Si votre avenir dépend de la famille, du clan, de la tribu… alors vous allez voter comme la famille, le clan, la tribu. Dans les pays pauvres, c’est la règle.

Bien sûr, la Tunisie était le maillon faible du Maghreb. Mais aujourd’hui, nous sommes le 26 janvier. Le 30, il va falloir payer les fonctionnaires, avec une administration qui est en panne. Dans quelques jours, l’armée va donc sortir du bois pour remettre tout le monde au boulot. Il faudra un patron, venant de la structure existante du pouvoir, soit :

  • le RCD et ses restes qui a géré l’État
  • l’armée
  • et les islamistes, car tout le monde va jouer avec eux

La démocratisation, telle que nous la voyons, ne plaît pas aux voisins immédiats (Algérie, Libye), ni aux voisins lointains (les Saoudiens, vous allez leur parler de démocratisation ?). Il faudra des élections : que va-t-il en sortir ? Le candidat de l’armée ou celui des islamistes, en priant pour que ça ne soit pas le même. L’opposition tunisienne est démonétisée, d’abord parce qu’elle n’était pas là quand ça n’allait pas. Alors, on va donc faire des élections, comme on l’a fait en Afghanistan. Les dirigeants algériens et les Libyens ne vont pas pas laisser passer ça.

Les États-Unis vont-ils faire la même chose en Égypte ?

L’Égypte, ça va mal se terminer. Le régime Moubarak est en bout de course, complètement exsangue. La société est pénétrée par l’idéologie des Frères Musulmans, qui ont infiltré tout le système social. Le tout est soutenu par les Saoudiens. Enfin, la population connaît une misère noire : le Caire est en train de devenir Calcutta. Quand vous avez 3 à 5 millions de personnes dans la rue (et cela s’est déjà produit dans ce pays), ce n’est pas maîtrisable. Les Américains ne pourront rien faire.

Il faut laisser tomber l’Égypte ?

Ils vont se retrouver comme la poule qui a trouvé le couteau, avec un truc ingérable. Soit il faudra assumer la prise du pouvoir par les Islamistes, soit il faudra trouver un dictateur à poigne, comme l’actuel patron des services de renseignement, le général Omar Souleïman, un bon mais très dur. A la place du pouvoir « civil » qui préserve les apparences, il va falloir mettre les militaires.

Quid de l’Algérie, devenue la place forte de plusieurs bases militaires américaines (à Tamanrasset notamment) ?

Du moment que l’on contrôle les tuyaux pétroliers… Le nord du Niger, ce n’est pas que de l’uranium (encore que cela a son importance) c’est aussi un immense dôme de gaz. Comme pour le gaz en Algérie, le problème va être de faire sortir ce gaz. La voie passant par le golfe de Guinée est de plus en plus complexe, l’autre voie passe par le Nord, par l’Algérie. Ce qui importe aux Américains, c’est que l’ordre règne pour le passage des tuyaux.

A propos de la zone sahélienne, que pensez-vous du changement de doctrine revendiquée par l’Élysée depuis la dernière prise d’otages au Niger qui s’est terminée par un bain de sang ?

Je pense qu’on va être obligé d’en rabattre, parce qu’on voit bien que cela ne marche pas. Pour que la politique française marche, il faut tenir des mois, avec le risque d’avoir des dégâts collatéraux comme on dit. Encore un coup comme la mort des deux jeunes au Niger et la coupe est pleine. D’un autre côté, à 1 ou 2 millions d’euros l’otage, cela va devenir une rente. Il faut donc une adhésion populaire sans failles -à l’israélienne- pour cette politique de fermeté marche.

L’Elysée a pris le parti de réagir (ce qui pour moi est pas mal), mais est-ce tenable à long terme ? Je ne sais pas.

Propos recueillis par Jean-Marc Manach et David Servenay. Illustration CC magharebia.

Comment Leila Ben Ali et les Trabelsi ont pillé la Tunisie

owni

En exil quelque part dans le Golfe persique et intriguant pour s’installer dans la Libye du colonel Kadhafi, l’ex première dame tunisienne, Leila ben Ali née Trabelsi, a réussi un tour de force : faire main basse sur la Tunisie en moins de 15 ans. Retour sur l’ascension d’une vraie mafiosa et de son clan, les Trabelsi.

Étape n°1 : Faire le vide autour de soi

Lorsque Leila Trabelsi épouse Zine el Abidine Ben Ali en 1992, la nouvelle première dame et les siens ne sont pas les bienvenus au Palais de Carthage. Et pour cause ! Quelques hommes liés au président Ben Ali se sont déjà mis à table. Leurs noms ?

  • Kamel Eltaïef, grand ami du chef de l’État que les Tunisiens surnomment le « président bis » car il convoque les ministres tous les matins pour leur communiquer leur feuille de route.
  • Marouane Mabrouk, qui a épousé l’une des filles que Ben Ali a eue avec sa première femme et qui, en guise de remerciement, héritera pèle-mêle de la concession de Mercedes à Tunis, du logement de fonction traditionnellement attribué au directeur de la Sûreté Nationale et d’une partie du Net tunisien qu’il gèrera en bonne entente avec sa femme.
  • Slim Chiboub, lui aussi gendre de Ben Ali, qui outre avoir présidé aux destinées de club de foot l’Espérance Sportive de Tunis, a réussi à installer un hypermarché Carrefour sur un terrain que les domaines de l’État lui ont rétrocédé à un prix symbolique.

A force d’intrigues de palais, Leila Ben Ali parviendra à mettre sur la touche tout ce beau monde. Un mystérieux incendie provoqué par des individus masqués ravage, une nuit de 1996, des entrepôts appartenant à Kamel Eltaief, soupçonné d’y entreposer des dossiers compromettants sur Leila. Le règne des Trabelsi vient de commencer…

Étape n°2 : faire fortune en pillant le patrimoine historique tunisien

Le clan de la première dame commence par jeter son dévolu sur des terrains appartenant à l’État, de préférence inscrits au patrimoine historique car ils ont une plus grande valeur marchande. La méthode employée est bien rodée :

  1. Faire déclasser le lopin de terre convoité grâce à un décret présidentiel de Ben Ali en personne.
  2. L’acquérir pour une bouchée de pain et de préférence à crédit en se promettant de ne jamais rembourser son prêt.
  3. Le faire déclarer constructible par les autorités compétentes.
  4. Le diviser en lots, y bâtir de luxueux immeubles.
  5. Revendre le tout au prix fort.

Si on ne compte plus les terrains que les Trabelsi se sont ainsi appropriés, certains scandales ont marqué les esprits : c’est le cas du parc du château présidentiel de Skanès, à Monastir. L’édifice est pourtant chargé d’histoire puisque au début des années 1990, le roi Hassan II du Maroc avait tenté de l’acquérir pour l’offrir à l’ancien président Bourguiba, destitué par Ben Ali en 1987, afin de lui permettre de finir paisiblement sa vie. Les Trabelsi-Ben Ali n’en ont cure. Le chef de l’État en personne fait déclasser le parc au profit des Trabelsi qui le divisent alors en lots de 600 m2 où des villas de standing sont construites. Choquant ? Ce n’est rien comparé au hold-up que le clan de Leila s’apprête à commettre sur de nombreuses entreprises tunisiennes.

Étape n°3 : mettre la main sur les entreprises des autres

Dans son entreprise de pillage de la Tunisie, Leila Ben Ali peut compter sur le soutien et la complicité sans faille de son frère aîné, Belhassen Trabelsi. Quelques jours à peine avant la chute du président Ben Ali, ce dernier annonçait encore qu’il prenait des parts supplémentaires dans une société d’assurances… Comme peuvent en témoigner de nombreux chefs d’entreprises, les méthodes employées par « Monsieur frère » relèvent de comportements mafieux. Par exemple, en 2006, une lettre anonyme – mais dont les auteurs sont parfaitement informés sur les turpitudes des Trabelsi – est postée sur le Net. Elle relate les malheurs d’un promoteur d’une université privée ayant eu maille à partir avec le frère de Leila : le pauvre promoteur en question « a eu le malheur de voyager en compagnie de Belhassen Trabelsi sur un vol de Tunisair et a eu la saugrenue idée de solliciter son intervention pour l’acquisition d’un terrain afin d’y construire le bâtiment de l’université. Il sera rappelé quelques jours plus tard par l’AFH (Agence foncière d’habitation) qui l’informe qu’un terrain de quatre hectares lui a été octroyé, mais au nom de Belhassen Trabelsi !»

Toutefois, le point d’orgue du parcours de « Monsieur frère » reste son arrivée comme actionnaire ou administrateur dans une société de bonne facture. Il l’a montré en 2008 dans l’affaire de la Banque de Tunisie. Avril 2008. Une certaine Alya Abdallah, épouse d’Abdelwaheb Abdallah, alors ministre des Affaires étrangères qui fait office de valet des Trabelsi, est nommée présidente de la Banque de Tunisie (à ne pas confondre avec la Banque Centrale de Tunisie dont Leila aurait allégé les coffres d’1,5 tonnes d’or). Alya Abdallah jouit pourtant d’une réputation sulfureuse. Alors qu’elle officiait comme présidente du conseil d’administration de l’UIB (Union internationale de banques), une filiale de la Société Générale, le très sérieux cabinet Deloitte avait refusé de certifier les comptes de la banque. Trop de créances douteuses ! Cette casserole n’empêchera pas Alya Abdallah de faire entrer le loup dans la bergerie dès sa prise des commandes de la Banque de Tunisie : elle se dépêche de nommer Belhassen Trabelsi comme administrateur. Aux dernières nouvelles, la banquière aurait été chassée de la présidence de la Banque de Tunisie par ses salariés.

Étape n°4 : nouer une alliance stratégique avec la grande bourgeoisie pour la neutraliser

D’origine modeste — son père vendait des fruits secs —, Leila Ben Ali aura eu une obsession tout au long de son règne : s’élever socialement. Son petit moteur à elle, qui lui fera emprunter une autre voie que celle des salons de coiffure auxquels la destinait son CAP de coiffeuse. C’est dans cette optique qu’elle arrange le mariage de sa fille Nesrine avec le jeune Sakhr Materi qui appartient à cette puissante bourgeoisie tunisoise d’origine turque et que l’on appelle les Beldis.

Le jouvenceau filait le parfait amour avec une autre ? Leila fait convoquer l’amoureuse éplorée au commissariat qui, à l’issue d’une garde-à-vue houleuse de 48 heures, préfèrera s’exiler en France, le cœur brisé. Sakhr Materi, lui, deviendra en quelques années, un véritable tycoon à la sauce tunisienne avec un penchant pour les produits à connotation islamiste. Il possède en effet la radio Zitouna qui diffuse des versets du Coran et la banque éponyme, le premier établissement bancaire islamiste du pays. Son mode de vie flamboyant est lui bien éloigné des préceptes du Coran même si le jeune homme est très pratiquant. Après avoir récupéré un vaste terrain à un prix ridicule, Sakhr Materi s’y fait construire une maison de 3000 m2 couverts incluant une mosquée et un zoo personnels. Le tout sera bien sûr foulé au pied (et son tigre tué) lorsque la foule s’en prendra aux biens mal acquis des clans du pouvoir lors de la révolution du Jasmin.

Étape n°5 : continuer de piller sans retenue

Seuls véritables maîtres à bord de Carthage dès 1998, les Trabelsi peuvent continuer leur entreprise de pillage sans la moindre retenue. Même Leila ne prend plus de gants. En 2007, la première dame inaugure l’École internationale de Carthage, un établissement privé du secondaire. Hélas, cette nouvelle école souffre de la concurrence d’une autre, autrement plus prestigieuse : le lycée Louis Pasteur créé par les époux Bouebdelli qui jouit d’une excellente réputation et que les rejetons de la nomenklatura ont l‘habitude de fréquenter. Qu’à cela ne tienne ! A force de tracasseries administratives, d’autorisations d’enseigner retirées du jour au lendemain et d’une épouvantable campagne de diffamation ciblant les Bouebdelli, Leila fera fermer le lycée Louis Pasteur. Écoeuré, son responsable, Mohamed Bouebdelli entre en résistance et écrit en 2009 un livre qui propose de construire une nouvelle Tunisie.

Étape n°6 : s’arranger en famille

En bons chefs de clan, le couple Ben Ali a toujours veillé à ce que chacun ait droit à sa part du gâteau. A ce titre, le partage du secteur des voitures importées, de préférence de luxe, est exemplaire. Ainsi, la société Ennakl qui distribue Audi, Volkswagen et Porsche a été privatisée au profit de « Monsieur gendre » alias Sakhr Materi. Belhassen Trabelsi, possède, lui, l’entreprise qui commercialise Ford et Jaguar. Un des gendres de Ben Ali, Marouane Mabrouk, détient l’entreprise Le Moteur qui a été privatisée à son profit et commercialise les voitures Fiat et Mercedes. Enfin, la société Renault-Berliet a été rachetée par les frères Mzabi, des alliés de l’ancienne première dame.

Alors que le système mafieux Trabelsi-Ben Ali est tombé, se pose maintenant la question ô combien épineuse de la confiscation de leurs biens mal acquis et de leurs avoirs disséminés à travers le monde. Un autre sujet…

Article de Catherine Graciet

La fin de l’autocensure

owni

J’avoue n’avoir pas été étonné d’apprendre, grâce à Julian Assange et à sa source dans la bureaucratie fédérale américaine, que le roi de l’Arabie saoudite souhaitait voir l’Amérique «couper la tête du serpent» iranien avec des frappes violentes contre son projet nucléaire. Il y a longtemps que l’on connaît la crainte d’Abdallah al-Saud à l’égard de son ambitieux rival iranien, Mahmoud Ahmadinejad. Aucune personne suivant de près la politique du Proche-Orient ne serait choquée de la candeur de ce puissant chef arabe, si à l’aise avec ses amis américains qu’il n’hésite pas à leur demander d’entreprendre une troisième guerre dans une région où — il faut le dire — les États-Unis n’ont pas brillé ces derniers temps.

En revanche, j’étais vraiment surpris par la colère d’un copain exprimée le mois dernier dans le vestiaire du YMCA, outré non par la possibilité d’une Amérique déclenchant une autre guerre potentiellement catastrophique — encouragée par une famille royale grotesquement riche, autocratique dans sa politique intérieure et extrémiste dans son interprétation du Coran —, mais plutôt par les fuites «indiscriminées» de WikiLeaks. Selon mon ami, normalement de gauche et agrégé d’un doctorat de Princeton en littérature française, un «gouvernement ne peut pas fonctionner» sans pouvoir garder des secrets. Un gouvernement, que ce soit celui de l’Amérique ou celui des princes pétroliers de Riyad, doit pouvoir travailler en privé pour maintenir la confiance, voire la paix, entre nations.

En cela, mon copain de gauche tenait exactement la position d’Hillary Clinton, faucon centriste et anti-iranien, qui a dénoncé la dernière fuite de WikiLeaks, disant que «de voler des documents confidentiels et les publier sans tenir compte des conséquences ne sert à personne». C’est sûr que ça ne sert pas à la secrétaire d’État américaine ou à l’Arabie saoudite, mais Clinton a aussi parlé d’une menace contre la paix posée par la révélation des désirs meurtriers du roi Abdallah contre l’Iran: «Il n’y a rien de louable, rien de courageux à saboter des relations pacifiques, dont dépend notre sécurité commune.»

L’importance et la nécessité d’avoir un peuple informé.

Pris au piège dans ma tenue d’après-basket, les cheveux toujours dégoulinants, j’ai fait de mon mieux pour riposter au nom de la liberté. Ma réponse, toutefois, a manqué de perspective historique qui aurait pu corriger la méconnaissance de mon ami au sujet de son propre pays. Déjà, il avait oublié (comme notre chef de la diplomatie qui parle de câbles diplomatiques comme étant des biens privés) qu’en Amérique, contrairement à l’Arabie saoudite, le peuple est souverain — qu’il n’existe pas de gouvernement juridiquement distinct des citoyens.

Les érudits se disputent depuis toujours sur l’étendue de la souveraineté populaire, mais on ne peut pas esquiver la première phrase de la Constitution, «We the People of the United States…». En 1765, bien avant la révolution américaine, John Adams, l’un des pères fondateurs, a prononcé le plus éloquent sommaire de notre histoire sur l’importance et la nécessité d’avoir un peuple informé:

La liberté ne peut pas être préservée sans une connaissance générale parmi le peuple… Ils ont un droit, un droit incontestable, inaliénable, irréversible, un droit divin à ce plus redoutable et enviable genre de connaissance, je veux dire des caractères et de la conduite de leurs dirigeants.

Cela dit, du côté pratique, est-ce que Hillary Clinton et mon ami auraient raison de soutenir que les révélations de WikiLeaks entravent sérieusement les relations entre l’Amérique et ses alliés?

Remontons en 1971 à l’affaire de Daniel Ellsberg, le Julien Assange de l’époque. Lorsque le New York Times et le Washington Post ont publié des extraits, fournis par Ellsberg, de l’histoire secrète de la guerre au Vietnam commanditée par Robert McNamara, secrétaire de la Défense dans l’administration Johnson — un lamentable récit de mensonges et d’échecs cachés au grand public —, Ellsberg a été l’objet d’accusations de crimes et de trahisons encore plus violentes que celles lancées contre Assange.

Mais, en fin de compte, et c’est Ellsberg lui-même qui me l’a affirmé, son défi spectaculaire n’a pas accéléré la retraite des troupes américaines d’un pouce. En tout cas, les alliés de l’Amérique dans la guerre froide contre l’Union soviétique lui sont restés fidèles, et l’Amérique a continué son agression contre la gauche marxiste, là où ses intérêts se trouvaient menacés. La publication des «Pentagon Papers» et l’humiliation de l’armée américaine au Vietnam n’ont pas, par exemple, empêché Richard Nixon et Henry Kissinger d’encourager le coup d’État contre le président marxiste Salvador Allende au Chili en 1973. Parallèlement, il n’y a aucune indication que la publication des fuites de WikiLeaks par le New York Times au sujet de la guerre qui pourrit en Afghanistan va accélérer la retraite des forces militaires des États-Unis, pas plus que celles du Canada, de la France, et de l’Allemagne, où l’opposition populaire contre la guerre est plus forte qu’en Amérique.

le «peuple souverain» a appris la vérité à la Une du Times

En fait, le grand changement provoqué par WikiLeaks et la Toile mondiale se présente dans les relations entre médias traditionnels et gouvernements. En 2004, pas longtemps avant l’élection Bush-Kerry, un journaliste du New York Times, James Risen, a obtenu un énorme scoop: l’administration Bush, gonflée d’arrogance par le 11-Septembre et l’invasion de l’Irak, avait autorisé des écoutes illégales par l’Agence nationale de sécurité de nombreuses conversations de téléphones privées.

Au lieu de publier ces informations capitales, qui auraient pu faire basculer l’élection en faveur de Kerry, le directeur et le rédacteur en chef du Times se sont pliés à la demande de la Maison-Blanche de conserver un secret d’État prétendument essentiel dans la lutte antiterroriste; au fond, c’était la même logique employée par Hillary Clinton contre WikiLeaks. Plus d’un an après, le «peuple souverain» a appris la vérité à la une du Times, largement parce que Risen allait la dévoiler dans un livre.

En octobre 2004, il n’y avait pas de WikiLeaks auquel la source de Risen aurait pu faire appel. Aujourd’hui, je pense que le New York Times ne pourrait choisir l’autocensure.

Article initialement publié sur Le Devoir.com

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