Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 12:53

Facebook : la Tunisie à l’âge mur

 

Depuis la révolution de 2011, le réseau social est devenu l’arène numérique du débat politique.

Par ELODIE AUFFRAY

Pour Mohamed, la bataille a commencé un soir de mars 2011. Il regarde une émission sur la chaîne Nessma : «Ils n’arrêtaient pas de dire qu’il fallait que la Tunisie soit laïque», se souvient-il. Aussitôt, l’étudiant en informatique lance une page Facebook, baptisée «Antilaïcité». Elle compte aujourd’hui 84 000 fans. Cinq administrateurs la font tourner. La page veut rassembler tout le spectre islamiste, des jihadistes à Ennahda. «Notre but, c’est de défendre l’islam, explique Ayoub. La gauche a toutes les télés. Nous, on n’a que Facebook et quelques nouvelles chaînes.»

La page «Antilaïcité» publie des paroles du prophète, des leçons de cheikhs, va parfois sur le terrain pour filmer, «puisque les médias ne montrent pas la réalité». Elle est «dure avec la gauche» et attaque surtout les personnalités d’opposition, qu’elle accuse d’être d’anciens partisans de Ben Ali.

Hamzaoui, lui, est entré dans l’arène en avril 2011. Alors gérant d’une petite page plutôt centriste, il se fait pirater et riposte aussitôt : «Ennahda dégage», intitule-t-il sa nouvelle page. «Ils veulent changer le pays, le modèle de société, craint le jeune homme, viscéralement anti-islamiste. On a une boule à l’intérieur, on veut vider notre sac.» «Ennahda dégage» rassemble 100 000 adeptes : «On poste des liens, des infos, explique Hamzaoui, qui y passe le plus clair de son temps. Mais la plupart du temps, on fait du tanbir», un concept tout tunisien de commérage sarcastique, très répandu sur Facebook.

Censure. Des centaines d’administrateurs, souvent jeunes, se livrent ainsi sur Facebook à une guérilla électronique par pages interposées. La bataille est d’autant plus acharnée que le réseau social est très populaire en Tunisie : selon le site spécialisé Socialbakers, 3 millions de personnes ont un compte, soit un tiers de la population. Surtout, Facebook jouit encore du prestige acquis pendant la révolution, où il a permis de briser la censure et son influence s’est vérifiée à maintes reprises. Pas une semaine sans qu’une mobilisation y soit lancée. Selon les experts, la faiblesse des médias explique aussi cette puissance démesurée. Islamistes d’un côté, modernistes de l’autre : le réseau a été massivement investi et, comme l’échiquier politique, s’est vite bipolarisé. Parmi les pages Facebook les plus connues : «Tunisiens 99,99%» (130 000 fans) ou encore «Ouhibouki» (300 000) pour les premiers. L’«Association des libres penseurs» (100 000) ou bien «Ministre du diabète et de la tension» (208 000) pour les seconds.

La rumeur raconte qu’à Montplaisir, le QG d’Ennahda, tout un étage est consacré à cette cyber-bataille. On dit aussi que l’homme d’affaires Kamel Eltaief, le lobbyiste de l’opposition, a ouvert à son tour un bureau dédié, dans le quartier des Berges du lac. Impossible à vérifier. Mais, selon de nombreux témoignages, des pages ont été achetées, des administrateurs sont rémunérés, une pratique que partagent tous les partis.

Car ils ont bien compris la puissance de feu du réseau social. Ennahda en premier. «Nous étions victimes de l’isolement des médias, qui ont essayé d’altérer notre image, défend Fayçal Nasr, chargé de la stratégie Facebook au parti. Encore aujourd’hui, nous essayons de briser le silence autour des réussites du gouvernement avec de nombreuses pages.» Accusé d’avoir mis en place une machine de propagande, Ennahda réfute : «C’est vrai que beaucoup de pages révolutionnaires nous ont encouragés pendant les élections. Nous avons travaillé à gagner la confiance de ces jeunes, à leur donner des idées. Mais par nature, ils refusent d’être contrôlés.» De fait, beaucoup sont déçus et ont moins le cœur à défendre le parti.

Calomnies. Les modernistes, eux, ont pris le train en route. «Ils ont compris l’importance de Facebook après la catastrophe des élections», raconte Selma Bouraoui, de la page «Tunisiens libres et tolérants». Depuis, dit-elle, «dès qu’une information sort, on en fait tout un plat. A la guerre comme à la guerre.» Rumeurs et calomnies sont le lot quotidien.

Les islamistes penchent pour les accusations de franc-maçonnerie, de sionisme ou de compromission avec le régime Ben Ali ; les modernistes affectionnent intox et accusations à l’emporte-pièce. La bataille est âpre, parfois violente, mais tous relativisent : elle tient surtout du défouloir, dans un pays en ébullition.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Articles Récents

Liens