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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 15:53

En Tunisie, Ennahda se braque au fil des couacs

7 septembre 2012 à 21:46
Manifestation en soutien à Ennahda le 7 septembre 2012.
Manifestation en soutien à Ennahda le 7 septembre 2012. (Photo Anis Mili. Reuters)

Reportage Confronté à un mécontentement grandissant, le parti islamiste au pouvoir crie au complot et durcit son discours sur les mœurs.

Par Élodie Auffray Correspondante à Tunis

Au centre de l’esplanade de la Kasbah, juste en face du gouvernement, les banderoles tendues vendredi réclament le «jugement des corrompus». Les quelques milliers de manifestants présents répètent un mot d’ordre à double sens - «Ekbess» («Serre la vis» et «Grouille-toi») - adressé au gouvernement et lancé sur Facebook par un collectif proche des islamistes. Voire très proche, même s’il s’en défend : la plupart des manifestants sont des sympathisants de ce courant, et notamment d’Ennahda, le parti au pouvoir.

Cadres et députés du parti sont même venus grossir la foule et prendre la parole à la tribune. C’est un membre du bureau exécutif d’Ennahda, Habib Ellouze, qui se colle à la prière célébrée sur la place publique, pratique pourtant proscrite par les autorités. «Nous sommes là pour demander l’exclusion des anciens RCDistes [les ex-membres du parti de Ben Ali, ndlr], ces politiciens et ces hommes d’affaires qui nous ont pourris la vie. Ils sont encore partout, le gouvernement n’est pas assez sévère avec eux», estime Issam Gayes, «un peu sympathisant» d’Ennahda, sans lui «faire confiance à 100%». «Le gouvernement doit assurer ses responsabilités et entamer une stratégie d’épuration, conforme au droit», affirme pour sa part Sami Triki, membre du bureau politique. Preuve de la menace, selon les manifestants : «Les RCDistes se regroupentde nouveau pour revenir dans la vie politique.» Dans le viseur, principalement, Nidaa Tounes, nouveau parti à la popularité grandissante (lire ci-contre).

«Recourir à la rue de cette façon est un aveu d’échec», considère un député de l’opposition.D’autant que la manifestation de ce vendredi était tout sauf une démonstration de force. Dans un contexte politique délicat, Ennahda réfute chaque critique en pointant du doigt «les ex-RCDistes» qui veulent lui mettre «des bâtons dans les roues». Même quand il s’agit de la grogne provoquée par la situation économique et sociale. Ainsi, après une vague de manifestations à Sidi Bouzid cet été - contre les coupures d’eau, le chômage -, le chef régional du parti expliquait : «Derrière chacune, il y a des gens fortement liés à l’ancien régime.»

Prière. Le mécontentement gagne pourtant du terrain, même si la formation au pouvoir cherche à l’occulter. Les femmes inquiètes d’une éventuelle remise en cause de leurs droits ? «Elles font partie de la bourgeoisie», a rétorqué Karim Azzouz, responsable d’Ennahda en France, mardi sur France 24.

Mais la multiplication des coups de force des extrémistes religieux inquiète, d’autant que le gouvernement peine à les contrôler et qu’ils restent souvent impunis : plusieurs points de vente d’alcool ont été saccagés ; des artistes, des hommes politiques - y compris d’Ennahda - agressés… L’opposition y voit une forme de complicité. Ce que le parti au pouvoir dément, tout en s’appuyant sur ces incidents pour «réformer» : ainsi, après un conflit provoqué par des étudiants jihadistes, l’an dernier à la faculté de la Manouba, le ministre de l’Enseignement supérieur vient d’autoriser le port du niqab pendant les cours. Après des émeutes contre une exposition jugée «offensante» envers la religion, le parti a condamné la violence, mais aussitôt proposé une loi pour punir les «atteintes au sacré».

Dans le gouvernement de coalition formé avec deux formations de la gauche traditionnelle, Ennahda est critiqué pour s’arroger le pouvoir, en nommant ses proches à la tête des gouvernorats, des entreprises et des médias publics, par exemple. Depuis l’extradition vers Tripoli, en juin, de l’ancien chef du gouvernement libyen, Baghdadi Mahmoudi, opérée contre l’avis du président Moncef Marzouki, le parti dont il est issu, le CPR, se permet de critiquer ouvertement les islamistes. «Ce qui complique la situation, c’est le sentiment grandissant que nos frères d’Ennahda s’emploient à contrôler les rouages administratifs et politiques de l’Etat», a déclaré Marzouki dans une lettre lue par l’un de ses conseillers à la tribune du congrès de son parti. «Nous avons affaire à un gouvernement qui ne s’est créé que des ennemis autour de lui et qui gère la situation de façon confuse, à tâtons. En étant la seule locomotive, automatiquement, vous politisez toutes les questions, toutes les décisions», analyse le politologue Larbi Chouikha.

Batailles. Le mouvement et ses alliés au gouvernement se voient aussi reprocher de faire traîner l’élaboration de la Constitution. Les principaux partis politiques avaient signé une déclaration de principes, s’engageant à la rédiger en un an. A l’approche de l’expiration du délai, le 23 octobre, l’opposition passe à l’offensive, assénant dans tous les médias que l’Assemblée perdra ce jour-là «sa légitimité politique». Façon, aussi, d’exiger une feuille de route. Depuis la rentrée parlementaire, les députés s’attellent à rendre un projet définitif. Plusieurs points de divergence resteront à trancher. Le chapitre des libertés promet de belles batailles. Au niveau institutionnel, Ennahda a esquissé une concession : le régime parlementaire, que les islamistes sont les seuls à défendre, «ne constitue pas un principe sacré», estime son fondateur, Rached Ghannouchi. D’autant qu’avec 42% des sièges, les islamistes n’ont pas la majorité.

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