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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 20:09

 L’Histoire ne pardonne pas  de Azzedine Azouz

Tunisie 1939-1969. 

 

 

 

 

DIX- HUITIÈME CHAPITRE

 

 

 "Un défi politique... 

 

Arrêté le 25 décembre 1962 à dix heures du matin, je 

fus conduit sans les locaux de la brigade de la Sûreté de L’Etat, au troisième étage de l’immeuble de la Sureté 

nationale, avenue Bourguiba. On m’avait placé seul  dans un 

bureau. J’y remarquai un lit à coté d’un radiateur bien chaud. 

Le premier policier chargé de ma surveillance était jeune et 

bien sympathique. En bavardant on s'est trouvé les  amis 

communs. Il me glissa alors en cachette le journal  lu matin 

relatant les détails du complot ainsi que les noms  le tous ses 

organisateurs. Mon nom n'y figurait pas. 

Vers treize heures j'ai reçu un maigre sandwich, puis je ne 

suis endormi, estimant pouvoir le faire en toute 

quiétude. Hélas, après la fermeture des bureaux et  le 

'épart de tous les fonctionnaires de la Sûreté nationale, je Us 

éveillé par d'atroces cris de douleurs provenant des pièces 

avoisinantes. Je réalisai promptement que l'interrogatoire 

nocturne commençait... Je ne peux décrire ici ce lue j'ai 

entendu ce soir-là : tortures, supplices, cris inhumains, 

coups de cravache, étouffements à l'eau, brûlures à la 

cigarette et à l'électricité, supplice de la bouteille, etc. Je 

ne pouvais en croire mes oreilles et n'imaginer vivre en 

plein vingtième siècle, dans une Tunisie moderne et

indépendante sous la présidence de Bourguiba. Un policier 

de stature colossale fit irruption dans la pièce où j'étais, une 

cravache à la main et tout en sueur à force de frapper les 

détenus. Me regardant, il me lança : « Estime-toi heureux de 

ne pas subir le même sort puisque tu es libre... » 

Même les policiers qui assuraient le service de nuit 

arboraient un air dégoûté et grinçaient des dents.  L'un 

Parmi eux, un vieux, remarqua : « C'est une honte,  on a 

jamais vu ça même du temps du colonialisme français. » 

Ap r ès le cas s e- cr o û te d u s o ir , je ten tai d e me 

endormir, mais les cris, les hurlements, les supplices et les 

tortures qui continuaient de plus belle, me réveillaient 

constamment. Vers trois heures du matin, après une 

accalmie, des policiers en civil, ceux de la BSE, me tirèrent u 

sommeil et me conduisirent dans un autre bureau où  se 

trouvaient un secrétaire et un inspecteur de police. Au 

passage, j'ai remarqué que tous les bureaux à droite et à 

gauche du long couloir regorgeaient de prisonniers  couchés 

même le sol. Toutes les portes demeuraient ouvertes pour 

faciliter la tâche des policiers qui les surveillaient et des

 « gorilles de la BSE » qui les torturaient afin de leur soutirer 

des aveux…

Mon tour était venu pour l’interrogatoire ;je m’attendais au 

pire…

Le secrétaire me questionna sur mon identité et mon

curriculum vitae. Au fur et à mesure que je parlais, il 

prenait des notes en arabe. Puis il me posa des questions 

d'ordre politique, désirant connaître mes idées et  opinions. 

On abordait la phase dangereuse de mon interrogatoire. 

J'étais déterminé à tenir tête à mes ennemis et à jouer le 

tout pour le tout, à leur affirmer tout haut ce que la 

majorité du peuple tunisien pensait tout bas. Je rapporte ici 

ce dont je me souviens de l'interrogatoire et des réponses 

auxquelles j'avais tenu à donner un caractère de « défi 

politique » : 

— Que pensez-vous du régime présidentiel ? 

— Je suis républicain et je pense que le président de la 

République doit être au-dessus de tous les partis 

politiques, car il ne peut être en même temps « juge et 

partie » en gardant la présidence d'un parti unique... Il doit 

considérer tous les Tunisiens sur le même pied d'égalité, 

quelle que soit leur opinion politique. 

— En somme, vous êtes contre le système du parti 

unique ? 

— Parfaitement, dans tout pays civilisé, il faut qu'il y ait 

une opposition constructive pour mettre un frein aux 

abus du régime au pouvoir. Si la possibilité m'était donnée, 

je n'hésiterais pas à créer un parti d'opposition légalement 

constitué. 

— Et quel serait le programme de ce parti ? 

D'abord, demander la dissolution de l'Assemblée nationale 

parce que ses membres sont « élus » d'une façon illégale 

suivant des listes uniques, ou simplement nommés. 

Demander de nouvelles élections législatives pour un 

Parlement librement choisi. Renouveler les élections 

municipales qui ont été jusqu'à ce jour des « mascarades ». 

Respecter la Constitution tunisienne. Libérer les 

prisonniers politiques. Libérer le commerce intérieur 

et extérieur. Donner toutes les libertés d'expression, de 

presse, de réunion, etc. prévues par la Constitution. 

Respecter la religion et la langue du pays.

- Et en politique étrangère ? 

- Suivre une politique de neutralité entre les deux blocs. 

Renforcer les liens d’amitié avec les pays arabes en 

general et ceux du Maghreb en particulier. 

Le secrétaire et l’inspecteur de police ont manifesté de la 

convenance envers moi ; le premier avait même tiré  de 

sa poche une belle pomme et un canif pour l’éplucher. 

J’ai déguster cette pomme avidement  car j'étais affamé. 

— Je souhaite, ajouta le secrétaire de police, qu'un 

jour vous deveniez le président d'un parti d'opposition et 

que vous me preniez comme secrétaire particulier...

Cet interrogatoire fut dactylographié le lendemain  en 

sept exemplaires que l'on me pria de signer après lecture. 

Je suis persuadé que ces copies étaient destinées au 

président Bourguiba, à Bahi Ladgham, au juge 

d'instruction, etc. Depuis ce moment-là tous les 

commissaires, secrétaires et les inspecteurs de la  BSE 

m'ont traité avec respect et courtoisie. Tahar Mokrani 

donna l'autorisation à ma femme, Dalila, de m'apporter 

deux fois par jour un couffin bien garni de nourriture, de 

vêtements de rechange et même d'un rasoir électrique 

dont je me servais régulièrement. Je tenais à me 

maintenir en bonne forme comme pour défier mes 

ennemis. 

Ma femme mit à profit l'argent qui avait 

miraculeusement échappé aux recherches de la BSE 

pour me gâter à l'extrême en venant régulièrement me 

porter un repas bien chaud, une bouteille thermos pleine 

de café ou de thé, de quoi nourrir plusieurs personnes. 

Je profitais de cette aubaine pour glisser de la nourriture 

aux prisonniers des chambres avoisinantes, grâce à  la 

complicité des policiers bien aimables. J'offrais du café 

ou du thé à ces mêmes policiers chargés de ma 

surveillance ; en contrepartie, ils me fournissaient des 

nouvelles de la ville ou introduisaient de façon discrète 

livres et journaux. Certains me passaient même de petits 

transistors munis d'écouteur individuel. Ainsi le temps 

s'écoulait plus vite. D'autres me rapportaient les échos 

de ma famille. Tout le monde semblait convaincu de 

mon innocence ; je racontais à tous les policiers que 

c'était un coup monté par Bahi Ladgham. 

Tahar Mokrani fit preuve de générosité en autorisant ma 

femme et ma fille Ashraf à me rendre visite secrètement

A l’insu des « tueurs du régime » dont il se 

méfiait. Il me faisait patienter en m’expliquant que

ma mise en liberté était une question de jours, il 

attendait les ordres « d’en haut » pour me 

relâcher. Mais ces ordres tardaient à se prononcer 

car ils devaient fatalement émaner de Bahi 

Ladgham... Et c'est ainsi que j'ai passé le mois du

Ramadan de 1963 dans un bureau de la BSE ; je fus 

attaché à le jeûner comme d'habitude. Puis survint l'Aïd Esseghir, puis la fête de l'indépendance... du 20 mars 

1963 dont j'entendais les manifestations au loin et

distinguais les illuminations sur l'avenue Bourguiba. 

Le jour de l'Aïd, me rendant aux toilettes, je passai 

devant le bureau de Tahar Mokrani quand ce dernier 

m'invita à venir auprès de lui. Je lui souhaitai bonne fête et 

il m'embrassa selon la tradition tunisienne puis me dit : 

« J'espère que vous serez bientôt libéré et lorsque vous 

sortirez vous apprendrez que j'ai sacrifié ma situation pour 

vous sauver la vie... » 

Quelques jours après, Tahar Mokrani était remplacé par 

M'Hamed Ali Gasri, nouveau chef de la BSE. Aussitôt

les deux couffins quotidiens de ma femme ont été 

supprimés et le régime auquel j'étais soumis devint plus 

dur. Un brave policier compatissant m'apporta un important volume de six cents pages que j'ai réellement 

« dévoré » en deux jours au risque de léser ma vue : il 

s'agissait du premier tome du Comte de Monte-Cristo 

d'Alexandre Dumas. En lisant ce récit, j'eus le 

pressentiment que j'allais subir les mêmes tortures et 

le même calvaire que celui de l'homme injustement jeté 

dans une cellule du château d'If par le procureur du roi... 

sans procès ni jugement, sur une simple « lettre de cachet 

» et selon le « bon plaisir » d'un homme malhonnête et 

tout-puissant... 

Plus tard, j'appris que le brave Tahar Mokrani avait 

effectivement sacrifié sa carrière et son avenir en

refusant de découvrir un acte me compromettant, voire de 

falsifier la vérité et de « confectionner » une preuve pour 

satisfaire Bahi Ladgham... "

 

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