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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 13:55

Le vote musulman existe-t-il ?

Par Naïm Loucif |

Existe-t-il à l’heure actuelle un « vote musulman » défini comme un comportement commun, largement répandu à propos du choix électoral fait par les personnes se définissant elles-mêmes comme musulmanes ?

Naïm Loucif

Une période électorale importante s’ouvre devant nous. L’année 2014 verra les électeurs se déplacer à deux reprises, une première pour les municipales, l’autre pour les européennes. Au-delà d’une discussion nécessaire sur l’enjeu réel de ces élections, les citoyens français de confession musulmane vont être encore une fois, comme à chaque élection, soumis à des discours moralisateurs, censés les responsabiliser quant à leur devoir de citoyen modèle ou de musulman pieux. Plusieurs versions de ce discours : tout d’abord, version éducation civique : « Si tu es un bon citoyen tu dois voter. Des hommes et des femmes sont morts pour ce droit. Ingrat !». Ensuite, version éducation religieuse : « Si tu es un bon musulman tu dois voter ! Pour que l’on reconnaisse enfin nos droits. Stupide ignorant !». Puis, une version éducation religieuse bis : « Si tu es un bon musulman tu ne votes pas ! On ne participe pas au système de mécréance et d’idolâtrie. Egaré !». Enfin, et non des moindre, version « circulez, il n’y a rien à voir » : « Quel vote musulman ?! Mais arrêtez, ça n’existe pas. D’ailleurs les musulmans aussi ça n’existe pas. Je dirais même plus, l’islam n’existe pas.»

Le propos ici n’est pas tant de réfléchir sur l’acte civique lui-même (voter ou pas, pourquoi, et surtout pour qui), mais au contraire de mener la discussion en amont. A savoir, existe-t-il à l’heure actuelle un « vote musulman » défini comme un comportement commun, largement répandu à propos du choix électoral fait par les personnes se définissant elles-mêmes comme musulmanes ?

La communauté organisée, au-delà du rêve…la réalité

Au vue tout d’abord des instances censées la représenter, n’en déplaise à certains, la communauté musulmane est loin d’être un corps uniforme, organisé, discipliné, répondant aux consignes d’une direction unique. En effet, celle-ci est traversée par d’innombrables pensées, visions, positions, ainsi que tout un ensemble de subtilités propre à chaque opinion. Si les degrés de religiosité, les origines ethniques et sociales sont divers, les visions du futur et donc les priorités le sont également.

D’ailleurs les acteurs politiques ne s’y trompent pas, privilégiant telle tendance au détriment de telle autre, au gré des intérêts du moment. Ainsi, Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur et instigateur du CFCM, reconnaissant l’UOIF comme acteur incontournable de l’Islam de France, se rendant même à la rencontre du Bourget en 2003. Et ce même Nicolas Sarkozy, Président de la république, pris dans l’hystérie des tueries de Toulouse, sabotant la rencontre phare de l’UOIF en 2012, refusant l’entrée sur le territoire de ses plus prestigieux invités1.

Il paraît dès lors compliqué, de trouver des points de concordance, d’une part entre cet individu de culture musulmane se pensant français envers et contre tout, et d’autre part, cet autre individu ne se concevant que dans un départ phantasmé toujours repoussé vers une terre d’Islam à définir. Entre ce musulman qui, quoi qu’il en dise reste très marqué par les origines de ses aïeuls et ne voit sa pratique qu’au travers du prisme d’une culture propre et d’une nation d’origine à laquelle il faudrait rester fidèle, et cet autre musulman imprégné d’un Islam politique et militant transnational ignorant les frontières. Entre ce converti dans le seul but de ne pas froisser le père de la mariée déjà bien déboussolé d’avoir vu ses enfants grandir trop vite dans un pays qui n’est pas le sien, et cet autre converti à la démarche spirituelle longue et réfléchie. Entre ce « ré-islamisé » issu d’une famille peu ou pas pratiquante à l’Islam revendicatif et ce « toujours islamisé » issu d’une famille conservatrice aux valeurs biens définies. Ces réalités ne sont évidemment pas exhaustives, il en existe bien d’autres, avec des évolutions d’une catégorie à l’autre plus ou moins significatives.

De leurs positionnements respectifs, tous, voient l’Islam et conçoivent leur environnement de manières différentes. Bien malin aujourd’hui celui qui prétendrait trouver dans le cerveau du musulman le bouton sur lequel appuyer pour obtenir un comportement uniforme.

Au-delà des différences…

Et pourtant, nier qu’il existe bel et bien un comportement électoral des citoyens de confession musulmane qui sur bien des points est uniforme, reviendrait à rejeter les règles élémentaires de sociologie ou de psychologie. Sans nous risquer à discuter des différentes études menées sur le comportement électoral depuis des décennies maintenant, il est possible d’affirmer sans risque que le jugement politique d’une personne est défini par un certain nombre de facteurs. Lorsque ces facteurs sont identiques, il existe une forte probabilité de produire un même comportement. Bien entendu il s’agit de sciences humaines et non de sciences dures, les résultats ne sont pas aussi précis que dans une équation mathématique, c’est pour cela qu’il convient de parler de « forte probabilité » ou de « tendance ». Voilà pourquoi il est fait état d’un vote « ouvrier », « paysan », « jeune », ou encore « catholique ». Il n’y a en cela aucune réduction de l’individu à un attribut spécifique unique, mais seulement une étude de facteurs influents.

A titre d’exemple, lors de l’élection présidentielle de 2008, les « catholiques pratiquants » se sont prononcés à 77% pour Nicolas Sarkozy au détriment de Ségolène Royal, alors que chez les « non-pratiquants » le pourcentage s’élevait à 62%2. Justifier ces chiffres (sans appel) par le seul fait que ces tranches de la population étaient plus sensibles aux réductions d’impôts sur les transmissions d’héritage serait faire une analyse grotesque de la situation. Pour le coup, se serait « réduire » le comportement électoral au seul gain escompté. Si cette vision de l’intérêt espéré existe bel et bien, elle n’est pas suffisante pour expliquer un choix. Et ceci pour la simple et bonne raison, que l’Homme n’est pas une machine rationnelle à l’extrême, calculant les pertes et les profits escomptés avant chaque acte. Il est aussi et surtout un être complexe, avec un système de valeurs élaboré au cours de nombreuses années d’éducation véhiculées par plusieurs vecteurs tels que la famille, l’école, le milieu socio-culturel, les rencontres, les expériences etc. En un mot, il est le fruit de son environnement culturel, professionnel et social.

Le citoyen musulman n’est pas en cela différent des autres composantes de la société, il est lui aussi le résultat de tout cela. Et quoi qu’on en dise il existe aujourd’hui des facteurs communs à une grande partie des musulmans qui peuvent produire un ou plusieurs comportements en partie semblables. L’erreur à ne pas commettre serait d’identifier de mauvaises corrélations. Ne pas en identifier du tout, relèverait de l’aveuglement. Il serait possible de dire par exemple, qu’il existe une corrélation entre les musulmans et certains goûts alimentaires, de telle sorte que l’on pourrait identifier des habitudes alimentaires communes aux citoyens de confession musulmane qui seraient par ailleurs différentes du reste de la population. Affirmer ensuite que ces habitudes tirent leurs origines de leur conviction religieuse serait de la bêtise. Nier ces points communs serait du pur déni. En revanche, l’expliquer en faisant le lien avec l’origine de la majorité des musulmans de l’Hexagone, à savoir le bassin méditerranéen, serait un début d’analyse sérieuse.

Certes, de nombreux facteurs vont entrer en ligne de compte dans la formulation d’un choix électoral. Toutefois, le citoyen de confession musulmane qu’il soit ouvrier ou chef d’entreprise, déscolarisé très tôt ou doctorant, politisé ou simple citoyen, pratiquant ou profane, aura une vision différente de la question du voile si ce dernier est associé à l’habit de sa grand-mère aimante, le prenant dans ses bras lorsqu’il était chagriné.

Semblablement, il aura une vision tout aussi différente, de la guerre en Afghanistan selon qu’il associe le turban, n’ont pas à une image d’Oussama Ben Laden largement diffusée au lendemain du 11 septembre 2001, mais plutôt au « tabligh3 » souriant, sentant le musc, et ayant par son action, vidé le hall de son immeuble des jeunes s’y réunissant très tard pour fumer et boire. De même, la perception du conflit Israélo-palestinien sera tout autre, si le lanceur de cailloux ressemble physiquement à son petit frère, ou encore si le visage de femmes pleurant la destruction de leurs maisons, ressemble à celui de sa propre mère, de ses sœurs ou de ses tantes.

Enfin, la vision de l’écologie sera foncièrement différente, s’il n’a connu que le béton d’une cité HLM, tout comme celle de la crise économique sera différente selon le degré de précarité matérielle ancrée en lui depuis déjà plusieurs décennies.

Toutes ces valeurs, ces sentiments, ces souvenirs, ces sons, ces odeurs, imprimés en lui, influeront consciemment ou inconsciemment son opinion et son comportement. Et beaucoup de ces concepts, ces valeurs, ces souvenirs, ces sons, ces odeurs sont communs à une large part des citoyens de confession musulmane.

La question pertinente n’est donc pas de savoir s’il existe un vote « musulman », nous renvoyons pour cela aux études de sociologie électorale produites depuis environ un siècle4, ainsi qu’aux études psychologiques, mais plutôt de savoir quelle est sa dynamique propre.

Il en résulte donc, que ce n’est pas un bouton magique caché dans l’esprit du musulman qui produira un jugement politique donné, mais bien un ensemble de manettes aux fonctionnements complexes et précis à manier avec précaution.

Notes

1 http://www.lepoint.fr/societe/la-france-interdit-son-territoire-a-des-predicateurs-extremistes-29-03-2012-1446417_23.php

2 Source : Panel électoral français 2007, vague 2, CEVIPOF/Ministère de l’intérieur.

3 Mouvement piétiste originaire d’Inde fondé dans les années 20 basé sur la rencontre directe avec les musulmans sur leur lieu de vie pour les ramener vers une vigueur religieuse plus intense.

4 Nous pouvons citer l’étude d’André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la 3ème République (1913), qui va étudier les comportements électoraux en fonction de la pratique religieuse et même de la nature de la terre travaillée par le paysan
!

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